Entre l’élection de Me Guillaume Zébé à la tête du club et la mise en place d’un Conseil de Famille doté d’un Comité d’Urgence, l’Africa Sports d’Abidjan vit une situation inédite.
Derrière cette dualité institutionnelle, une question persiste : peut-on encore concilier passion, gouvernance et légitimité dans ce monument du football ivoirien ?
Le 9 novembre 2025 restera, dans les annales du football ivoirien, comme une journée d’ambiguïtés et de paradoxes. À Abidjan, deux décisions majeures concernant l’Africa Sports d’Abidjan ont été prises, presque simultanément. D’un côté, Me Guillaume Zébé, élu par acclamation à la présidence du club. De l’autre, la création d’un Comité d’Urgence, mis en place par le Conseil de Famille, pour assurer la gestion des affaires courantes.
Deux actes forts, deux légitimités proclamées, un même blason. Et une question simple : qui dirige réellement l’Africa Sports ?
Le club, l’un des plus titrés et les plus aimés du pays, se retrouve une fois de plus à la croisée des chemins. Ce qui devait être un nouveau départ — une passation apaisée entre le président sortant Kuyo Téa Narcisse et son successeur — s’est mué en un imbroglio institutionnel. D’un côté, une assemblée élective validée par la base militante ; de l’autre, une décision du Conseil de Famille.
Se réclamant gardien du temple vert et rouge, et invoquant la “vacance de pouvoir” pour justifier son action.
Ce dualisme de gouvernance n’est pas une première à l’Africa Sports.
Le club a souvent été le théâtre de crises identitaires où la passion populaire se heurte à la logique du pouvoir. L’histoire semble se répéter : la foi des “Oyés” contre la fatigue des querelles internes, la ferveur contre la fragmentation.
L’élection de Me Zébé, avocat de formation et homme de terrain, devait marquer une renaissance. Son message est clair : ramener l’Africa dans l’élite, restaurer la discipline et redonner confiance aux supporters. Mais comment bâtir sur des fondations déjà fracturées par une dualité d’autorité ? Peut-on faire coexister un président élu et un Comité d’Urgence sans replonger dans la confusion ?
Le Conseil de Famille, présidé par le doyen Pépé Paul, a, quant à lui, justifié sa démarche par la nécessité de sauver le club d’un “vide institutionnel” et d’un “risque de paralysie”. Le Comité d’Urgence, dirigé par Koné Cheick Oumar, a pour mission de “stabiliser” la maison avant toute relance durable.
Sur le papier, les intentions paraissent nobles. Dans les faits, elles pourraient devenir un nouveau point de friction.
Cette situation révèle un paradoxe bien ivoirien.
L’attachement viscéral aux symboles du passé, confronté à la volonté de moderniser la gouvernance. L’Africa, institution mythique, reste un miroir des contradictions nationales — entre tradition et renouveau, entre héritage et ambition.
À travers ce double pouvoir, c’est toute la question du leadership dans le football ivoirien qui refait surface. Qui détient la légitimité : celui qui est élu par la base ou celui qui agit au nom de la mémoire collective ? Et surtout, jusqu’où le football peut-il continuer à porter le poids des querelles d’hommes au détriment du jeu lui-même ?
En réalité, le défi de Me Zébé sera moins sportif qu’institutionnel. Avant de remonter en Ligue 1, il devra réconcilier les cœurs et les structures.
Car à l’Africa Sports, la victoire la plus urgente n’est peut-être pas sur le terrain, mais dans la salle de réunion.
DESIRE THEA
photo:dr
POUVOIRS MAGAZINE
