Universitaire, acteur politique, le président d’Objectif République assume pleinement son engagement. Dans un entretien sans concession, Dr Agoubli Paul Hervé défend la nécessité pour les intellectuels de descendre dans l’arène.
Il répond aux désillusions de la jeunesse et plaide pour une école républicaine, contre les dérives spectaculaires.
Un regard puissant sur notre époque.
ENTRETIEN AVEC POUVOIRS MAGAZINE
Vous êtes l’un des rares universitaires à descendre dans l’arène politique. Faut-il accepter de se salir les mains pour faire changer les choses ?
L’un des rares peut-être… je n’ai pas fait le recensement. Peut-être que dans ma génération, je fais office de pionnier.
Mais j’ai pour moi la conviction de Condorcet, précurseur de l’école républicaine, qui pensait – à la suite de Socrate – que « le rôle du philosophe se joue sur la place publique ».
Je cite souvent Victor Hugo dans La fonction du poète, où il tance « le penseur qui se mutile ».
L’exemple de Senghor ou de Césaire montre ce que doit faire l’intellectuel dans les moments de tumulte :
« Si je ne sais que parler, c’est pour vous que je parlerai », disait Césaire.
Et quand je doute, je pense à Marx, et à cette phrase gravée sur sa tombe :
« Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de diverses manières ; ce qui importe, c’est de le transformer. »
Une philosophie de l’action suppose une présence, une prise de risque, une parole incarnée.
Pourquoi, selon vous, tant d’universitaires brillants fuient la politique, comme si elle était trop “sale” pour leur niveau ?
Ce débat n’est pas nouveau. Je le pose à nouveau dans la lumière des Lumières du XVIIIe siècle.
Je comprends la tentation de Rousseau de dénoncer le penseur comme un incapable qui reste en retrait de l’action.
Mais je crois qu’il ne faut pas opposer le théoricien et l’homme d’action.
Celui qui entre dans l’arène doit veiller à ne pas perdre son intégrité.
Celui qui reste en retrait ne doit pas pour autant abandonner la cité.
C’est une complémentarité qu’il faut rechercher.
Sur les plateaux télé ivoiriens, certains chroniqueurs universitaires ne sourcent pas leurs données. Les comprenez-vous ?
Non. Ce qui me dérange encore plus, c’est la vulgarité de la langue.
Le texte sacré dit que « l’être est dans sa parole ». Il y a une unité entre ce que l’on est et ce que l’on dit.
Être universitaire suppose une langue raffinée, précise, prudente.
Je pense à Yves Bonnefoy, à ses méditations sur les délices et les périls de l’abstraction.
Je préfère saluer ici ceux qui honorent la fonction universitaire : Bangali N’Goran, Geoffroy Kouao, Eddie Guipié, et d’autres encore, comme Gervais Xavier, qui débutent avec rigueur.
Vous parlez aux jeunes avec Objectif République. Que leur dites-vous quand Didi B ou Himra remplissent des salles… et Karl Marx des copies d’examen ?
Je leur dis ceci : Condorcet, en choisissant la République éclairée contre le despotisme éclairé, pariait sur la diffusion des Lumières.
Même si leur message est minoritaire aujourd’hui, les jeunes intellectuels doivent le faire fleurir.
Par l’exemple, la formation, la lecture, nous leur montrons qu’on peut partir de très loin et construire une vraie conscience citoyenne partagée.
Peut-on parler de changement quand la jeunesse rêve de buzz TikTok, de crypto, ou de Dubaï ?
C’est une question que je renvoie à l’École et aux institutions du savoir.
Un vrai projet républicain devrait corriger ces dérives.
Une école qui vise à former un citoyen libre, beau, raffiné, conscient de son rôle, ne peut engendrer cette vulgarité.
Je prépare un ouvrage sur la citoyenneté, et ce que j’y découvre me donne de l’espoir.
Je cite Catherine Kintzler :
« L’instruction publique est une institution que la République crée, mais aussi une institution dont la République dépend. »
Notre cohésion est menacée parce que l’instruction publique a failli à son rôle républicain.
Si vous deviez convaincre un jeune de 20 ans, fan de Wourou Wourou ou Himra Didi B, que la politique peut changer les choses, que lui diriez-vous ?
Je ne lui parlerais pas directement.
Je parlerais à ses aînés, à la poignée d’éclairés.
C’est à eux d’entrer dans la modernité, de montrer un autre chemin, sans mépris ni distance.
L’exemplarité parle mieux que le discours.
Pourquoi, selon vous, Tidjane Thiam et Guillaume Soro ne sont-ils pas encore rentrés au pays ?
J’ai répondu jusqu’ici à des questions politiques.
Je laisse les questions politiciennes à d’autres.
Interview réalisée par
AK
photo:dr
POUVOIRS MAGAZINE

