Alors que des rumeurs annoncent une fois encore la mort du président Alassane Ouattara, la légèreté avec laquelle ces fausses nouvelles circulent interroge. Nous avons approché des sociologues et psychologues. Synthèse.
En Afrique, la parole a du poids, et la mort, même politique, ne se souhaite pas à la légère. Entre stratégie malsaine, spiritualité bafouée et humour déplacé, ce phénomène révèle un malaise profond dans la manière dont certains abordent le pouvoir.
À intervalles réguliers, une rumeur malsaine annonce la mort du président Alassane Ouattara, comme celle du 19 août 2025.
Ces fausses nouvelles sont reprises avec légèreté sur les réseaux, comme si la mort d’un homme était un fait banal.
En Afrique, on ne joue pas avec la parole quand il s’agit de vie ou de mort, même pour plaisanter.
Dans les traditions ancestrales, parler de mort sans fondement active des énergies sombres, et appelle des forces qu’on ne maîtrise pas.
Les maîtres initiés disent que « le verbe est créateur », et que « la bouche peut bénir comme elle peut maudire ».
Déclarer la mort d’un vivant est un acte de sorcellerie verbale, une attaque spirituelle contre l’ordre naturel des choses.
Même les anciens ennemis déposaient les armes devant un mourant ou un malade, car la vie reste sacrée, toujours.
Annoncer un faux décès à des fins politiques ou sensationnelles, c’est se salir devant les vivants comme devant les ancêtres.
Ceux qui promeuvent ces rumeurs cherchent à nourrir un mythe d’invincibilité ou d’immortalité autour de leur adversaire politique.
Ils oublient que le peuple, qui écoute et qui regarde, a la mémoire longue et le cœur avide de vérité.
C’est une plaisanterie de très mauvais goût que certains militants, parfois du RHDP ou de l’opposition, relaient avec jubilation.
L’Ivoirien rit de tout, même du pire, comme si le rire était son bouclier face à un monde trop dur. Est-ce une maladie?
Non, ce n’est pas une maladie, mais c’est un symptôme culturel et parfois un signe de malaise social profond.
En Côte d’Ivoire, comme dans beaucoup de sociétés africaines, rire de tout est souvent un mécanisme de survie. Un moyen de désamorcer les tensions, de cacher la peur ou de gérer l’impuissance face à la réalité. Mais lorsque ce rire devient systématique, cynique ou moqueur, surtout face à des sujets graves comme la mort ou la santé d’un chef d’État, cela révèle plusieurs choses :
Ce que cela peut signifier :
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Une désacralisation du pouvoir :
Le président n’est plus vu comme une figure intouchable. On le moque, on joue avec sa mort, on se l’approprie par la dérision. -
Un rejet silencieux de l’autorité :
Le rire devient une forme de contestation indirecte, souvent utilisée quand la parole directe est risquée ou réprimée. -
Une perte de repères spirituels et culturels :
Dans la tradition africaine, parler de la mort (surtout pour la souhaiter ou l’annoncer à tort) est un acte lourd, avec des conséquences mystiques et morales. -
Un manque de conscience collective :
Cela peut traduire une fragilité de la conscience nationale, où la stabilité du pays n’est plus un enjeu collectif mais un spectacle. -
L’effet des réseaux sociaux :
L’humour rapide, les memes, les fake news virales encouragent une culture du buzz au détriment du respect.
Est-ce grave ?
Oui, lorsque le rire devient insensibilité, il y a danger. Rire peut guérir, mais il peut aussi banaliser l’inhumain. Désacraliser la parole et creuser le vide moral.
Ce n’est donc pas une maladie, mais un miroir. Et ce miroir nous dit : notre société a mal, et elle se cache derrière le rire.
Mais plaisanter sur la mort révèle un rapport troublé à la gravité, un refus d’assumer les poids de la réalité.
Est-ce de la résilience, un reste d’humour colonial, ou un aveu d’impuissance face à un système sans pitié ?
Rire de tout, tout le temps, finit par émousser la conscience, et transforme les grandes luttes en spectacles sans lendemain.
Dans la tradition mandingue, on dit : « la bouche qui appelle le malheur finira par boire ce qu’elle a semé. »
La sagesse baoulé, elle, enseigne que « celui qui plante l’arbre de la mort s’assied toujours à son ombre un jour ».
On ne construit pas une légitimité politique sur les tombes imaginaires ni sur les funérailles rêvées d’un adversaire.
La mort d’un homme, fût-il roi ou paysan, relève du destin, du divin, et non de la stratégie politique.
Ceux qui l’annoncent prématurément cherchent souvent à se rendre visibles ou à forcer le destin sans en assumer les conséquences.
Alassane Ouattara est un être humain, avec ses forces et ses fragilités, comme tous ceux qui prétendent gouverner demain.
Qu’on l’aime ou non, il est président en exercice, et mérite respect au nom de la fonction et de l’homme.
Dans le royaume Akan, même un roi mourant est honoré vivant jusqu’au bout, car le souffle de vie reste sacré.
Le politique africain moderne doit apprendre à désirer le pouvoir sans souhaiter la mort, ni la disparition de son rival.
Si ta vision politique dépend du trépas d’autrui, alors tu n’as ni projet, ni force, ni même destin à offrir.
SOPHIE BLE
photo:dr
POUVOIRS MAGAZINE
