8 mois

Ils jurent d’agir au nom du peuple. Ils promettent l’éthique, la transparence, la rupture. Mais une fois les leviers du pouvoir saisis, la réalité les rattrape — ou plutôt, ils se précipitent vers elle.

« Ivoirien de père et/ou de mère eux-mêmes Ivoiriens » : telle fut, un moment, la pomme de discorde entre les ténors de la politique en Éburnie. Le plus ancien, mais surtout le plus virulent, Laurent Gbagbo — affublé du titre d’opposant historique — manie bien l’art de gouverner. Envers et contre le peuple.

Alors qu’il fustigeait Houphouët-Boigny, père de la nation, durant trente années d’opposition, ce professeur d’histoire et grand tribun accède au pouvoir le 26 octobre 2000? Face à un militaire ayant bâclé sa mue : Robert Guéi. Pourtant, il avait promis venir pour le peuple et avec le peuple. Ses ministres devaient vivre modestement, limiter les dépenses publiques, et se rendre en Conseil des ministres… en bus. Il avait juré de réduire au strict minimum les charges de l’État.

Mais une fois le collier de Grand-Croix porté, les promesses s’envolent. Le naturel revient vite, et avec lui, les vieux réflexes du clan, de l’appareil. Le peuple attendra. Désormais, place à la luxure. Les jeunes filles aux faveurs bien cotées croisent les véhicules rutilants de dernière génération. L’argent aussi circule. Les détournements ressurgissent, et tout y passe, y compris la vache à lait nationale : le binôme café-cacao, copieusement racketté au nom d’un Front populaire ivoirien désormais au pouvoir.

Cette dérive perdure jusqu’à l’éclatement de la rébellion en 2002, et se poursuit jusqu’à la chute du régime en 2010. Gbagbo ne voulait pas transformer l’élite au pouvoir, mais simplement la remplacer. Le peuple ne fut jamais sa priorité.

Un technocrate aux antipodes

Alassane Ouattara, lui, se revendique houphouétiste, tout comme son prédécesseur, et peut-être l’est-il vraiment. Il scelle son sort en se posant en chef de projet : des routes en kilomètres, des dispensaires, des écoles. Il veille à l’usage rigoureux des ressources, n’hésitant pas à sanctionner, parfois de manière exemplaire, les cas de détournement de fonds publics.

Il a l’honnêteté de ne jamais avoir prétendu être là « pour le peuple ». Il n’a ni goût pour les effusions, ni pour la démagogie. Il est là pour travailler, et entend bien faire les choses. Son sourire satisfait, qui lui donne un air d’enfant heureux, suffit à exprimer sa méthode.

La « nouvelle génération » : vieux réflexes, nouveaux visages

Puis vient la soi-disant nouvelle génération, censée incarner la rupture. En réalité, elle ne fait que reproduire les schémas anciens : remplacer les anciens en leurs lieux et places.

Le grand patron venu des hauteurs helvétiques s’impose aux militants du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI), à travers une primaire où il est candidat unique. Nous sommes en avril, et le ton est donné.

Mais ce banquier, qui revendique sans cesse être « premier de la classe », ne pose pas les gestes de sa catégorie. Devenu président du parti en 2023, il ne prend même pas la peine d’exiger un audit ou une évaluation de la situation financière et organisationnelle du PDCI. Pourtant, cela fait plus de trente ans que le parti bénéficie de financements publics, au titre du soutien aux partis politiques, pour lesquels un rapport annuel est exigé par la Cour des comptes.

On le voit bien : Tidjane Thiam n’est pas venu changer les choses, mais bien pour prendre le relais du pouvoir. Quelle surprise, alors, lorsqu’il s’étonne d’être exclu de la liste électorale, alors même que des prétendants à la présidence du PDCI ont, semble-t-il, été écartés sans ménagement…

Les jeunes loups aux dents longues

Quant aux jeunes loups, ils n’échappent pas à la règle. Assalé Tiémoko, par exemple, prompt à dénoncer la magouille des opérateurs téléphoniques au nom des consommateurs ivoiriens, oublie de consulter ces mêmes citoyens lorsqu’il décide, seul, de porter leurs aspirations à la magistrature suprême. Il leur annonce, le 14 juin dernier, qu’il sera leur nouveau président en octobre prochain.

Là encore, l’avis du peuple compte pour des prunes. Car, de toute façon, on suppose qu’il suivra. Et ce n’est pas son alliance de circonstance avec l’ancien préfet d’Abidjan qui rassure. Ce dernier, après quelques actions sporadiques bien ciblées dans certains quartiers précaires, informe lui aussi les Ivoiriens qu’il ambitionne de devenir leur président. Leur accord ? Il peut attendre.

Et devant tous ces hommes, un autre se distingue par la tonalité de ses propos. Charles Blé Goudé, ex-leader des jeunes patriotes, déclare : « Tôt ou tard, je gouvernerai les Ivoiriens. » Et l’oreille attentive entend derrière cette phrase un message limpide : de gré ou de force. Quiconque connaît son parcours comprend le sous-entendu.

L’aube attendra

Dans tous les cas, les Ivoiriens assistent, impuissants, à la répétition du même théâtre. Et malgré l’espoir, malgré les discours, malgré les alternances, le peuple reste un figurant dans une pièce écrite ailleurs.

Comme pour paraphraser l’écrivain ghanéen Ayi Kwei Armah, « l’aube nouvelle », en Côte d’Ivoire, n’est décidément pas pour demain.

– Tama César

photo:dr

POUVOIRS MAGAZINE

OPINIONS

LIBANAIS, PAS « LIBOULS ».

Dimanche 29 mars 2026, les artères des quartiers de la Zone 4 et de Marcory résidentiel, fidèles à leur effervescence habituelle, regorgeaient

DU MEME SUJET

10 mars: Ham is he Back?

Cinq ans après la disparition d’Hamed Bakayoko, survenue le 10 mars 2021

La relève ne se décrète pas, elle se construit.

Il faut le dire sans détour : la relève politique ivoirienne peine.