En redonnant espoir à un PDCI moribond, Tidjane Thiam incarne le symbole d’un paradoxe cruel.
Il est courant de voir des Africains partir en Occident en quête de savoir, dans tous les domaines des activités humaines. Mais pourquoi sont-ils si nombreux à rencontrer des difficultés quasi insurmontables lorsqu’ils tentent de revenir contribuer au développement de leur pays ? Thiam semble illustrer ce paradoxe.
L’Afrique envoie ses enfants à l’étranger pour les voir réussir. Mais dès qu’ils reviennent pour bâtir, elle les combat. Le cas Thiam révèle, au-delà de l’homme, une fracture historique entre le continent et sa diaspora.
L’Afrique moderne, dans ses postures les plus contradictoires, persiste à envoyer ses enfants en Occident avec fierté, espérant y forger une élite capable de rivaliser avec les normes dominantes. Les familles – et souvent les États – sacrifient tout pour inscrire leurs enfants dans les meilleures institutions du monde, convaincues que le salut passe par le savoir. Et lorsque ces enfants brillent sous d’autres cieux, c’est toute la nation qui s’en enorgueillit. Ils deviennent les vitrines d’un continent en quête de reconnaissance.
Mais ce rêve se transforme en cauchemar dès qu’ils osent revenir.
Le retour au pays, loin d’être un moment de retrouvailles ou de réconciliation, devient souvent un procès public. Les applaudissements initiaux cèdent à la suspicion, les éloges à la méfiance, et l’accueil enthousiaste à une hostilité froide, parfois violente, presque systémique. Le système, se sentant menacé, se replie sur lui-même et finit par se dresser contre ceux-là mêmes qu’il envoyait conquérir le monde.
Les exemples sont nombreux. Thiam incarne cette tragédie contemporaine.
Son retour en Côte d’Ivoire n’est pas celui d’un simple technocrate. Il est celui qui a brisé le plafond de verre de la haute finance européenne. Il revient à un moment de vide sidéral, alors que le PDCI – longtemps pilier de l’équilibre politique ivoirien – est laissé exsangue, orphelin de son guide historique, le président Henri Konan Bédié. Ce dernier, véritable totem du parti, en était à la fois l’âme, l’ossature et le principal soutien financier. Daoukro était devenu le centre de gravité de cette structure vieillissante, maintenue sous perfusion par Bédié et quelques anciens : Ouassenan Koné, Amoikon, Zadi Kessy…
La disparition de Bédié a laissé un vide vertigineux. L’estocade fut portée quelques jours plus tard avec le décès de Ouassenan.
C’est dans ce contexte que Thiam entre en scène. Il apporte un souffle nouveau, un discours structuré, une vision moderne. Il réforme, décentralise, rassure et galvanise. À Soubré, son premier meeting rassemble une foule immense, toutes origines et catégories confondues. Le PDCI retrouve de la vigueur. La jeunesse s’active, les femmes se mobilisent, les anciens revivent. Quatre cents cadres du pays et de la diaspora s’unissent pour bâtir un projet de société ambitieux.
Le PDCI, que l’on disait condamné à une lente agonie, renaît. Et cela dérange.
Très vite, le système ancien, hérité d’un ordre figé et sclérosé, enclenche un mécanisme d’autodéfense. La contestation vient de l’intérieur. Les critiques sont personnelles, frontales. Ce ne sont plus des camarades, mais des ennemis. Le retour de Thiam devient une faute. Une menace.
Des figures secondaires comme Valérie Yapo s’activent, rejointes par un Jean-Louis Billon en quête d’espace politique. Guikahué, affaibli, d’abord en retrait, se place en embuscade. Yacé, soupçonné de compromission, manque de stature. Seul Akossi Bendjo lui tend la main.
Le chaos interne est visible. À l’extérieur, la machine médiatique s’emballe.
On convoque juristes, historiens, intellectuels pour déconstruire le « phénomène Thiam ». On l’accuse d’arrogance, bien que son discours soit mesuré. De déconnexion, alors même que sa popularité s’amplifie. D’être étranger, bien qu’il soit le petit-fils d’Houphouët-Boigny. D’avoir une ambition démesurée… et bien plus encore.
L’histoire se répète.
Ce que Bédié a subi hier – solitude, suspicion, déloyauté, silence complice – Thiam en hérite aujourd’hui. Il devient, comme Drogba hier, la cible à abattre pour avoir osé rêver au-delà des limites que l’Afrique impose à ses propres enfants.
Alors la vraie question émerge : que veut l’Afrique de sa diaspora ? Qu’elle réussisse, à condition de ne pas revenir ? Qu’elle admire de loin, sans prétendre agir ?
Nous célébrons nos « fils prodiges » tant qu’ils restent des symboles. Dès qu’ils veulent devenir des acteurs, leur légitimité est contestée, leur présence criminalisée.
Thiam est un Prométhée moderne : il ramène le feu, et récolte les chaînes.
L’avidité, la lutte de pouvoir, le culte de l’argent roi – ces maux destructeurs – se déchaînent contre lui. C’est ainsi que tant d’alternatives ont été broyées avant même d’avoir existé.
Oui, Thiam dérange. Non pas parce qu’il a échoué, mais parce qu’il réussit à incarner une autre voie. Et cela, le système ne le lui pardonne pas.
Alex KIPRÉ
photo:dr
POUVOIRS MAGAZINE

