Commençons par l’iconographie! La couverture du livre « Levez-vous ! N’ayez pas peur »de Noé Moïse Kossonou dont c’est le deuxième après « Non ! ça doit changer », se distingue par une composition visuelle à la fois sobre et percutante.
Couverture pensée pour interpeller autant que pour inspirer.
Elle se divise en deux parties majeures, dont le traitement graphique porte un message symbolique fort. Le fond noir qui occupe la partie supérieure évoque la gravité des défis contemporains, mais aussi la profondeur d’une réflexion ancrée dans le réel. C’est sur ce noir que vient se détacher, en rouge vif, le titre Levez-vous ! — une couleur qui, au-delà de son impact visuel, incarne la passion, l’urgence, la révolte constructive. Le rouge ici n’est pas colère stérile, mais appel à l’action, sang de la vie, feu du renouveau.
Ce rouge, n’est pas un simple artifice visuel, il incarne la force vitale, l’urgence d’agir, le feu intérieur d’une génération qui refuse l’inaction. En contrepoint, le sous-titre n’ayez pas peur, en lettres blanches, introduit la confiance, la foi, la lumière de l’espérance – comme une promesse de traversée.
Traversée qui n’est pas sans évoquer le parcours biblique inscrit, avec une subtilité évocatrice, dans le nom de l’auteur lui-même. Noé Moïse Kossonou : trois noms, trois dimensions qui convergent. Noé, d’abord, figure biblique du sauvetage et de la préservation. Moïse, ensuite, celui qui libère et guide son peuple vers une terre promise. Ce double prénom incarne déjà l’idée d’un homme en mission, entre protection et libération. Mais c’est le patronyme Kossonou, enraciné dans l’ethnie Bron de Côte d’Ivoire, qui vient ancrer cette vocation dans une lecture identitaire forte. En langue Bron, Ko signifie « tuer » et Sonon, « éléphant ». Kossonou, c’est donc « celui qui tue l’éléphant ». Mais cette expression, loin d’être violente, porte une sagesse ancestrale : l’éléphant n’est pas abattu pour ses défenses comme le font les braconniers, ni pour disparaître, mais pour nourrir tout un village, pendant plusieurs jours.
Il ne s’agit pas de destruction, mais de sacrifice utile, d’un acte fort posé pour le bien du collectif.
Ainsi compris, Kossonou devient le symbole du leader rassembleur, celui qui pose des gestes lourds de sens non pour asseoir une domination, mais pour fédérer, nourrir, transmettre. Il est celui qui ose là où d’autres hésitent, non par égoïsme, mais par devoir envers les siens. La présence de ce nom sur la couverture n’est donc pas anecdotique : elle complète le message du titre Levez-vous ! en en révélant la portée profonde. Ce n’est pas un simple appel à l’éveil : c’est une invitation à rejoindre un mouvement, porté par un homme dont l’identité même est un acte de don au collectif.
La seconde moitié de la couverture, teintée d’un rouge profond, attire immédiatement le regard. Deux noms s’y détachent avec force : celui d’Alain Foka, journaliste engagé et figure emblématique des luttes panafricaines, et celui de Me N’Dry Claver, qui signe la postface. Ce dernier convoque, avec émotion et pertinence, la mémoire de David Diop à travers son poème Afrique mon Afrique, comme un écho au combat et à l’espérance d’un continent en quête de renaissance.
Cette double référence suggère clairement l’ambition de l’auteur : dépasser les frontières ivoiriennes et inscrire son œuvre dans une dynamique panafricaine. Son livre ne se contente pas de parler à la Côte d’Ivoire ; il s’adresse à toute l’Afrique, comme une voix portée par le souffle d’une histoire commune et d’un avenir à réinventer.
Le livre est un essai de 229 pages, publié par les éditions Cerap.
Bien écrit, certes, mais surtout remarquablement rythmé, il mêle habilement réflexion théorique et anecdotes concrètes, accentuant ainsi le réalisme et le pragmatisme de l’auteur. Ce dernier, ayant parcouru plusieurs régions du monde — d’Abidjan à l’Afrique centrale, en passant par le Canada, le Burkina Faso etc.. — entraîne le lecteur dans un véritable voyage intellectuel et humain.
L’introduction, intitulée « Qu’est-ce qui doit changer ? », fait écho à son premier ouvrage, publié il y a quatre ans. Elle s’ouvre sur une anecdote marquante : lors d’une rencontre avec le public, un lecteur lui pose la question centrale du livre — « Qu’est-ce qui doit changer ? ». Pris de court, l’auteur reste silencieux. Une femme dans la salle brise alors l’embarras en lançant : « C’est ton comportement qui doit changer. » Cette réponse inattendue agit comme un déclic, et offre à l’auteur une piste de réflexion qu’il ne cessera d’explorer tout au long de l’ouvrage.
L’auteur a mobilisé pas moins de 24 ouvrages dont « Indignez vous » de Stéphane Hessel publié en 2010 pour constituer sa bibliographie. Kossonou structure son essai en deux grandes parties : Le Numérateur et Le Dénominateur.
Ce choix terminologique, emprunté au vocabulaire mathématique, suggère une volonté de disséquer, d’analyser, de mettre en équation les dysfonctionnements du pouvoir et les maux de la société ivoirienne
Kossonou, la métaphore fractionnaire et la critique du pouvoir
Dans l’architecture conceptuelle de l’ouvrage, le numérateur représente la classe dirigeante, le pouvoir, tandis que le dénominateur incarne le peuple, la masse sociale. À première vue, dans une fraction mathématique, le numérateur est au-dessus du dénominateur. Mais Kossonou retourne cette apparente hiérarchie : le numérateur n’a de sens que par le dénominateur. Sans lui, la fraction est vide. Le pouvoir est une abstraction vide s’il ne repose pas sur une base populaire réelle.
Une métaphore politique du pouvoir sans fondement
Philosophiquement, on peut mobiliser Jean-Jacques Rousseau pour éclairer cette pensée. Dans Du contrat social, Rousseau affirme que la souveraineté réside dans le peuple : tout pouvoir légitime émane de la volonté générale. Or, dans le modèle que critique Kossonou, la classe dirigeante — le numérateur — se comporte comme si elle était au-dessus de la loi commune, au-dessus du peuple, oubliant qu’elle en est issue. Il y a là une rupture du contrat social.
Ainsi, selon Kossonou, le pouvoir qui se détache de son dénominateur devient un pouvoir illégitime, dévoyé, auto
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Le Numérateur : le pouvoir qui oppresse
Cette première partie comprend trois chapitres.
Le premier, « Les apprentis golfeurs », joue sur un double sens : celui des sportifs maladroits, mais surtout celui des locataires temporaires de l’Hôtel du Golf, allusion transparente aux dirigeants politiques ivoiriens. À travers trois anecdotes, l’auteur dénonce l’incompétence et le cynisme des élites.
- Il évoque d’abord Beugré Mambé, dont l’arrogance et le mépris envers le peuple choquent l’auteur.
- Ensuite, il s’appuie sur un épisode survenu à Soubré, où Tidjane Thiam présente des données sur l’Indice de Développement Humain (IDH). L’intervention méprisante d’Amédé Kouakou, qui balaie la question de l’espérance de vie d’un « On ne fait rien avec ça », illustre l’insensibilité des dirigeants aux réalités humaines.
- Enfin, la candidature d’Alassane Ouattara à un troisième mandat est analysée comme le symptôme d’une incapacité à préparer une relève, trahissant une volonté de confiscation du pouvoir. Pour Kossonou (le narrateur), les querelles internes du RHDP ne sauraient justifier une crise à l’échelle de l’État.
Le second chapitre, « Cacouna », tire son titre d’une localité québécoise.
C’est là qu’un prêtre aide l’auteur à comprendre que certains dirigeants peuvent être des êtres blessés, dont les traumatismes d’enfance non cicatrisés nourrissent la brutalité politique. Anecdotes à l’appui, il évoque notamment une amie bouleversée par l’état d’abandon de la fondation portant le nom d’un président encore en exercice — signe, selon elle, d’un décalage entre le discours et l’action.
L’auteur dénonce également l’indécence des salaires accordés aux anciens chefs d’État : 19 millions pour Laurent Gbagbo, 24 millions pour Alassane Ouattara, sans évoquer celui d’Henri Konan Bédié, par pudeur. Cette voracité salariale contraste avec une population précarisée et une économie informelle portée par des commerçants qui, eux, ne sacrifient pas leur dignité au profit de l’argent.
Le troisième chapitre, « Convertissez-vous », est un appel à l’indignation citoyenne. Kossonou dénonce la banalisation du phénomène des potti potta, ces courtisans qui, à l’image de leurs mentors, ont perdu toute boussole morale. Prêts à tout, sauf à l’essentiel, ils incarnent une élite dévoyée, incapable de se remettre en question.
2- Le dénominateur: le peuple sur qui s’exerce le pouvoir.
La deuxième partie comprend un chapitre porté par une anecdote sur les passagers des taxi communaux woro woro qui selon les communes affichent des attitudes et comportements singulièrement inciviques. Ces passagers manquent de solidarité.
Puis un autre chapitre éponyme « n’ayez pas peur » s’appuyant sur un acte de résilience de Jean Paul II le pape qui invite à : « Levez-vous ! N’ayez pas peur, ouvrez les bras ! ouvrez les cœurs »
Au total, Kossonou lance un appel fort : « Levez-vous ! N’ayez pas peur », puis affirme que « l’union fait la force ». Pourtant, une dissonance apparaît entre son message et sa posture. En s’adressant aux autres sans s’y inclure – en disant « levez-vous » plutôt que « levons-nous » – il semble se placer en retrait de l’élan collectif qu’il encourage. Comment croire pleinement en une union qu’il appelle de ses vœux, s’il ne s’y engage pas lui-même par les mots ? L’invitation à l’action gagnerait en force et en crédibilité si elle était portée dans un « nous » partagé.
L’auteur justifie son appel à l’impératif — « Levez-vous ! » semble-t-il en ce qu’il est, lui, déjà debout et qu’il n’a pas peur.
Mais cette réponse, loin de dissiper l’ambiguïté initiale, en révèle une autre, plus problématique encore : celle d’une posture de supériorité. En se positionnant comme celui qui est déjà éveillé, courageux, éveillé au combat pendant que les autres dormiraient ou trembleraient encore, il installe une hiérarchie implicite entre lui et ceux à qui il s’adresse.
Ce « je suis déjà debout » trahit une forme de condescendance déguisée en leadership, comme si son rôle n’était plus de marcher avec, mais de montrer la voie, seul, depuis les hauteurs. Or, l’union qu’il prône ne peut être crédible que si elle s’incarne dans un véritable « nous », partagé, horizontal, collectif. Croire en la force du groupe suppose d’en faire pleinement partie, non de s’en extraire pour mieux le guider. Le combat pour l’Afrique ne saurait être un exercice de surplomb, mais une marche solidaire, côte à côte.
En se proclamant « déjà debout » et « sans peur », l’auteur adopte une posture qui n’est pas sans rappeler celle de certaines figures de la diaspora africaine. Une posture parfois perçue comme distante, voire arrogante, vis-à-vis des réalités vécues par les populations locales. Ce ton surplombant, qui distingue le « moi éveillé » du « vous endormis », creuse un fossé là où il devrait bâtir un pont. Il reproduit, consciemment ou non, une logique de séparation entre l’élite éclairée et les masses à réveiller — une logique qui a trop souvent paralysé les dynamiques de changement sur le continent.
Mais ce qui rend cette posture encore plus problématique, c’est que l’auteur n’est pas issu de la diaspora.
Il est lui-même ancré dans la terre ( au propre- il est agriculteur- comme figuré) qu’il prétend secouer. En enfourchant ce narratif extérieur, il parodie une voix distante qui n’est pas la sienne, au lieu de parler depuis le cœur du peuple, avec lui. Cela trahit une forme d’alignement symbolique avec une élite coupée du terrain, là où il aurait gagné en force et en sincérité à s’unir aux siens, à dire « levons-nous », ensemble, solidaires.
Car ce n’est que dans la résonance d’un « nous » collectif, assumé et partagé, que les lignes pourront vraiment bouger en Afrique. Pas dans l’illusion d’un éclaireur solitaire face à une foule immobile.
Bien entendu, il ne s’agit pas ici de lui faire un reproche, mais de suggérer que l’unité véritable commence aussi par les mots. Par la posture qu’on adopte face aux autres.
En se plaçant à hauteur d’homme, aux côtés de celles et ceux qu’il appelle à se lever, son message aurait sans doute encore plus de portée : celle d’un élan partagé, d’une marche commune, et non d’un éveil solitaire.
Cependant, l’essai demeure au service de la conscience collective
Et se distingue par sa capacité à allier profondeur analytique et accessibilité. Loin d’être un simple pamphlet, il est un miroir tendu à la société ivoirienne, et au-delà, à toutes les sociétés africaines en quête de renouvellement éthique et politique.
Kossonou propose un travail courageux, nourri d’un regard lucide, mais jamais désespéré. À travers ses expériences personnelles, ses lectures et son franc-parler, il interpelle, dérange parfois, mais pousse surtout à la réflexion.
ALEX KIPRE
photo: GAD EDITIONS
POUVOIRS MAGAZINE

