Certaines pratiques de gestion des risques persistent par habitude, mais leur efficacité reste discutable. Faut-il les abandonner définitivement ?
La corrélation n’implique pas la causalité : croire le contraire est une erreur coûteuse dans toute analyse de risque.
Malgré les avancées récentes, de nombreuses institutions perpétuent des méthodes dépassées qui ne réduisent pas réellement les risques existants.
L’histoire récente — pandémie, guerre, sanctions — révèle les limites criantes des pratiques routinières face à une complexité nouvelle.
On observe ainsi une gestion des risques plus symbolique qu’efficace, presque religieuse, dans certains milieux institutionnels et bancaires.
Depuis Bâle II, les outils se sont sophistiqués, mais de nombreux acteurs s’enferment encore dans une logique automatisée.
Le présent article questionne ces approches : pourquoi persistent-elles et comment favoriser des méthodes réellement utiles et adaptables ?
Quels sont les problèmes découlant d’une gestion des risques ritualiste ?
La répétition engendre l’aveuglement : des modèles figés peuvent masquer l’évolution rapide de certains types de risques nouveaux.
Taleb distingue deux mondes : le Médiocristan (prévisible) et l’Extrêmistan (incertain, volatil, dominé par des événements extrêmes).
Les approches ritualistes conviennent au Médiocristan, mais deviennent dangereuses dès qu’on entre dans l’univers imprévisible d’Extrêmistan.
En négligeant l’imprévu, les institutions financières s’exposent à des chocs non anticipés aux conséquences massives et irréversibles.
Le confort des routines entretient l’illusion de contrôle, alors qu’il faudrait mobiliser l’analyse critique pour mieux anticiper.
Gestion du statu quo vs méthode scientifique : quelles différences et articulations ?
Dans l’Antiquité, on sacrifiait du bétail pour apaiser les dieux : certains font pareil avec leurs modèles.
Aujourd’hui, on ne parle plus d’offrandes, mais de grilles, modèles, formules, parfois vidées de toute logique explicative.
La méthode scientifique repose sur l’expérimentation, les faits, la causalité, l’amélioration continue fondée sur les observations rigoureuses.
Le statu quo quant à lui protège des critiques, mais empêche l’innovation et ne prépare pas aux disruptions majeures.
Gérer les risques avec des outils datés revient à utiliser un sextant pour piloter un avion supersonique dans le brouillard.
Étrange mais vrai : en quoi ces pratiques sont-elles obsolètes ?
Exemples : on continue d’utiliser les mêmes courbes d’actualisation malgré un contexte inflationniste totalement transformé récemment.
Des modèles sont recalibrés sans jamais être repensés, même lorsque la réalité économique contredit leurs hypothèses fondatrices.
L’analyse reste focalisée sur des poches de risque très réduites, en oubliant une vue d’ensemble pourtant indispensable.
Les concentrations sectorielles sont surveillées, mais les chaînes d’approvisionnement ou les risques climatiques sont souvent négligés.
Des facteurs-clés sont ajustés mécaniquement sans nuance, même dans les approches internes censées refléter la réalité précisément.
Comment éliminer les traditions inefficaces ?
Deux voies principales s’offrent aux gestionnaires : la critique subtile (diacritique) ou l’intervention directe pour rompre avec l’inertie.
La méthode diacritique interroge les présupposés : est-ce que ce modèle est encore adapté au contexte réel du portefeuille ?
L’intervention directe suppose un arbitrage clair : ce rapport, ce modèle, cette métrique sont-ils toujours utiles et pertinents ?
L’une favorise la discussion ; l’autre impose une transformation immédiate. Le choix dépend du niveau de risque et d’urgence.
Que peut-on retenir ?
Les rituels ont leur place dans la société, mais pas dans des fonctions vitales comme la gestion des risques.
Cette discipline doit s’appuyer sur des preuves, des données, des théories testables, pas des habitudes sans fondement actuel.
La certification FRM, par exemple, structure une expertise fondée sur des standards professionnels et des méthodes éprouvées.
Les superviseurs attendent rigueur et transparence, non des rituels inefficaces hérités de pratiques obsolètes et figées.
Face à un monde instable, les gestionnaires doivent sortir des routines et repenser chaque outil avec un œil critique et lucide.
CAMUS BOMISSO
photo:dr
POUVOIRS MAGAZINE
