Photo: DORRIS HARON KASCO
Le livre du journaliste Béchir Ben Yahmed présente les dimensions suivantes : 15×2, 5×24 cm, pèse 790g et tient en 528 pages. Seulement. Seulement parce que le livre se laisse dévorer et on en redemande en le refermant. Normal. Ce sont les mémoires d’un homme qui aura traversé le siècle et vécu des vies en une vie aux côtés d’autres vies de célébrités et décideurs : opérateur économique, influenceur politique, homme de pouvoir, journaliste, éditeur.
L’iconographie fige un visage connu du monde des médias ; un regard frontal qui ne se détourne pas de l’objectif et endosse tout sans exception. A ce stade de la vie et à d’autres, on n’imagine rien reprendre. On ne regrette rien comme a su le hurler « l’assumeuse » d’Edith, guidée par les paroles de Michel Vaucaire. J’assume est donc le titre de ce livre retenu avant sa mort sur proposition de son beau-fils, Zyad Limam. Ce titre peut se faire synonyme de Je ne regrette rien. Son contenu est issu de la philosophie stoïque par laquelle un humain ne reste pas figé dans une période morose, résiste aux tourments de la vie. Et avance. Sorti des fabriques des Editions du Rocher, il est agencé en 8 parties.
La première partie, une jeunesse tunisienne part de la naissance de l’auteur à sa nomination en tant que ministre. La deuxième le présente au contact de l’Afrique subsaharienne et est dénommée Le soleil des indépendances. S’en suivent Quand le Maghreb s’éveille et L’aventure jeune Afrique. Les cinquième et sixième parties sont Face aux pouvoirs et de Bourguiba à Kaïs Saïed. Ce Moyen-Orient compliqué et Ultima bouclent le livre illustré de 40 photos toutes en noir et blanc qui le présentent en compagnie des hommes de pouvoir (Senghor, Bourguiba, Mitterrand…) et auprès des siens (son épouse Danielle, ses garçons…). J’assume conte l’histoire d’un bien-aimé qui nait en Tunisie, sur la loin d’être touristique île de Djerba, à Mahboubine (le nom signifie bien aimés). Nous sommes le 2 avril 1928, à une époque où les prouesses de la médecine ne sont pas reconnues.
Alors seulement 5- une fille et 4 garçons- de la douzaine d’enfants d’Amor et de Slima, ses parents, survivront. Un peu comme à l’époque médiévale, Amor fait prendre à ses enfants des directions différentes pour maximiser les chances d’utilité à la famille. Sadok, l’aîné, était pharmacien et pouvait se présenter comme le deuxième père de Béchir, le Benjamin dont il aimait s’occuper. Ce dernier, bon élève fréquente dès 11 ans, le collège référent le creuset de toute une génération de militants de l’indépendance à Sadiki. Nous sommes la veille de la Seconde guerre-mondiale et Béchir fait l’apprentissage d’un apartheid silencieux, la ségrégation entre Français et Tunisiens. C’est autour de cette période qu’Habib Bourguiba sort de la clandestinité en créant le Néo-Destour, un parti qui va faire bouger les lignes.
Béchir y est simple militant de base. Il rédige des tracts de qualité et devient à 20 ans Bourguiste. Sur instruction de ses pères Amor et Sadok, il part à Hec à Paris au tout début des années 50. Gros lecteur du journal Le monde, il y apprend l’assassinat du syndicaliste Ferhat Hached. Ecœuré, le titulaire du diplôme d’Hec qu’il est devenu, décline la proposition d’une banque italo-française, la Sudameris, et préfère, dans un élan de justice, aller prêter mains fortes au Néo-Destour et à Bourguiba. En France, il rassemble les lettres de Bourguiba et en fait un livre. Il vient de mettre pied dans l’édition. Dans le journalisme de combat également. Il envoie ses articles au Petit Matin, l’un des trois quotidiens français en Tunisie et obtient des unes sous le pseudonyme d’Arthur Jeff. Béchir gagne de Bourguiba, la confiance. Il le conseille, le conduit en voiture. En 1955, il réalise un vieux projet : créer son propre journal, L’action, un outil de combat.
Devenu Président, Bourguiba l’appelle pour lui annoncer qu’il le nomme ministre de l’information à 28 ans. Il démissionne un an plus tard, soit en septembre 1957, quitte le gouvernement et regagne son domicile à pied. Le virus du journalisme l’habite toujours et le 17 octobre 1960, il met sur pied Afrique action, complètement indépendant du gouvernement tunisien. Bourguiba ne supportait pas de l’ouvrir et de ne pas y lire ce qu’il voulait. Le 7 octobre, Béchir écrit un éditorial sur le pouvoir personnel et déclenche ainsi la grosse colère de Bourguiba qui rappelle alors qu’il en est le propriétaire. Qu’à cela ne tienne. Béchir change de nom de journal et monte Jeune Afrique, un nom qui se confond avec ses initiales : BBY Béchir Ben Yhamed, J’assume les Mémoires du fondateur de Jeune Afrique A toute cette jeune Afrique à qui il manque l’âge de siècle pour suivre Béchir Ben Yahmed mort à 93 ans, il leur restera ce livre, guide du journalisme.
LE LUXE DE LA SUBJECTIVITÉ.
Très observateur, excessivement intuitif, l’auteur est subjectif et ne le regrette pas. Bien que spécialiste des ruptures, il sait être fidèle. Il assume, par exemple, sa longue amitié avec Ouattara qu’il a connu lorsque les deux vivaient le célibat. Il avait même tenté de lui vendre le titre Jeune Afrique. C’est à l’aune de ce lien qu’il regarde et juge Gbagbo de tous les noms y com – pris celui de tribaliste. « Gbagbo est resté un Bété»p.341. Mais ce désamour ne l’empêche pas en excellent journaliste professionnel, de laisser François Soudan, son collaborateur, soutenir un avis contraire et favorable à Gbagbo, à l’intérieur du même journal. Il succombe aux charmes de Sankara et de
Lumumba dont « J’ai pleuré en apprenant sa mort »p.132.
L’auteur les compare à des étoiles filantes : « C’était des esthètes politiques. Ce qu’ils faisaient était trop beau pour la politique, qui repose elle, sur le réalisme et le rapport de force. » Relecture pour le combat en faveur des indépendances, le livre débordant d’anecdotes tenues jusque-là secrètes et où aucun passage ne claironne de lyrisme, relate au plus strict, au plus juste, avec une lucidité clinique, une vie de rencontres des chefs d’Etat, des espoirs et des illusions. C’est la rediffusion de l’épopée africaine avec ses hauts et ses bas, ses personnages lumineux et d’autres ternes, ses ambiguïtés que l’auteur ne cache. On comprendra difficilement, par exemple, sa relation avec Jacques Foccart. A ce dernier qui avait les lèvres cousues, bavard comme une tombe, il avait réussi à faire accepter de rédiger ses mémoires.
A condition que ne soit à titre posthume, avait conditionné Foccart. Les mémoires de ces deux amis se ressemblent (même couverture blanche, épais de 500 pages, effrayant de confidences sur la morbidité des politiques). Deux personnages aux antipodes l’un de l’autre. Foccart, le représentant de l’Etat Gaullien qui n’hésite pas à lui faire des confidences sur l’assassinat de politiques africains et Béchir, l’incarnation d’un journalisme panafricain qui veut son indépendance avec un regard sur le monde en étant cette voix du sud à qui l’on demande plus qu’aux autres. Pourquoi Béchir n’est-il pas resté en politique ? « Un patron de presse est un homme politique qui n’a pas de sang sur les mains » ou « la politique pure, c’est de la compromission », dixit BBY. Ce journaliste opérateur économique et politique à la fois pouvait se vanter d’avoir la volupté seigneuriale de dire non aux nantis, aux importants, aux respectés et aux craints, sans grand dommage.
Ces récits d’hier constituent pour le journalisme de demain un vrai trésor. Béchir était conscient d’être à la frontière du sale, du mal car il était obligé de traiter avec des gouvernements plus ou moins démocratiques. Omar Bongo, pour ne citer que lui, a financé son journal. Mais une question s’impose : de quel droit serait-on enclin à exiger de la presse africaine d’être plus vertueuse que celle d’Amérique ou d’Europe qui signent des énormes contrats avec des annonceurs habitués à faire pression sur le contenu du journal ?
LE DISCOURS DE LA MÉTHODE BBY
-Se lever de bonne heure car le travail du matin constitue l’essentiel de la journée et le secret de la ténacité et la longévité d’une entreprise -Cultiver l’intuition et l’observation -Toujours suivre la voie difficile. Elle rend atypique et original – Pour écrire un bon édito, il faut le préparer la veille de sa rédaction. C’est-à-dire trouver le sujet, y réfléchir au préalable, rechercher la documentation, vérifier les faits, échanger avec des spécialistes du thème abordé, le corriger toute la journée à des heures différentes, affiner le texte, soumettre le produit fini à 4 personnes au minimum capables de le redresser.
ALEX KIPRE
POUVOIRS MAGAZINE

