Le monde est près de connaître la paix, la seconde guerre mondiale tire à sa fin en effet, en 1944, quand en Guinée, Diabaté Sékou naît. Son père Yelifoli Diabaté joue du balafon et de la guitare. Il est griot. Sa mère s’appelle Damissa Camara ; elle joue de sa voix. Elle est griotte.
« Ni l’un ni l’autre ne sont griots. Ce sont des Djeli. C’est différent parce que le Djeli joue un rôle de conseiller de chef, d’ambassadeur du peuple et de détenteur de l’histoire », rectifie avec empressement et fermeté Sékou. Enfant, il baigne dans un tel climat de sang et de son de la musique qui le berce. Capricieux et ayant le pleur facile, on doit pour estomper ses pleurs, jouer d’un instrument. Quand son père joue du balafon, il continue de pleurer. Mais lorsqu’il entame le moindre son de guitare, Sékou, mieux que cesser de pleurer, s’abandonne dans les bras de morphée. Il est accroc à la guitare. Nul ne doute du lien qu’il tisse ainsi avec cet instrument. A l’âge de 6 ans, il se met à en jouer. Il étonne. Quatre ans plus tard, son père lui en offre une pour le coût de 27 000f, à l’occasion de son anniversaire. « Elle était de couleur métal, ce sont des guitares qu’on ne trouve plus du tout aujourd’hui . C’est ma première femme. Je l’ai épousée quand j’avais 10 ans», se souvient-il un tantinet fat. A 10 ans, il n’imite personne, faisant mentir Al Di Méola, le guitariste américain d’origine italienne, compositeur de « Splendido hôtel » qui soutenait : « Tout bon guitariste commence d’abord par imiter les autres ». Sékou n’imite personne. Il joue des notes, plaque des accords qui tombent, on eut dit du ciel. Il s’entraîne nuit et jour d’autant plus aisément qu’il ne fréquente pas l’école classique. Il suit des cours épisodiquement à l’école coranique. Il se forge une réputation au point d’être sollicité par les promoteurs alentour. Il apprend ses premiers accords de musique moderne en 1959 avec son mentor Papa Diabaté, un de ses cousins musicien passé, lui aussi, par Abidjan. Il progresse davantage. Il est recruté comme tavernier dans un espace où les boissons à fort titre en éthanol sont prisées. Il ne supporte pas cette activité. L’envie le gagne de partir. Il casse sciemment des bouteilles à l’insu de tous et nie en être responsable. Son patron le vire. L’astuce a marché. Il peut se consacrer à son art désormais. Il atterrit à Kankan où il jouit d’une réputation infaillible. Tout le monde parle ou entend parler de lui. Emile Condé y compris. Condé est commandant, l’équivalant de préfet aujourd’hui, et est prêt de mettre sur pied un band. Il effectue le déplacement jusqu’à Kankan s’entretenir avec Sékou qui, au cours de l’échange, dit connaître Diabaté Sorykata. « C’est mon oncle », répond-il à Condé qui ne poursuit pas l’entretien et se retire. Le lendemain, l’oncle vient chercher Sékou, lui laissant deux possibilités : le suivre de gré à Beïla ou de force après avoir essuyé une correction. En réalité, Sékou n’a pas le choix, qui intègre ainsi le Bembeya Jazz, le band d’Emile Condé. Le président Sékou Touré Nous sommes en avril 1961. Le 15. Depuis cette date, il assure d’instinct, sans lire, ni écrire la musique, toutes les partitions, tous les solos qu’on peut entendre sur les albums du Bembeya Jazz. Ce groupe était porté par le Président guinéen Sékou Touré qui a offert des subventions, des espaces de répétitions, de l’argent, et garanti un salaire mensuel conséquent parce qu’il se nourrissait de leur musique. Comme un grand homme, il en avait fait des ambassadeurs qui mastiquaient l’image de la Guinée et de l’Afrique. « Oh oui, c’était un grand homme avec lequel on était en contact régulier, J’allais chez lui sans rendez-vous et à toutes les heures de la journée », se souvient Sékou Diabaté. Avec ce groupe, il a fait le tour du monde (Asie, Afrique, Amérique, Océanie, Europe), le tour des scènes et ne se souvient plus du nombre de concerts, de la pléthore de dates non plus, tant, sans arrêt, elles se jouent de lui. En 1962, cependant, il a livré un concert à Odienné. C’était le tout premier sur le sol des Ivoiriens dont il reconnaît le talent de certains musiciens comme N’Goran Jimmy Hyacinthe, Amédée Pierre, Doh Albert, Tiken Jah, Meiway et Alpha qui avoue avoir été conduit à la musique grâce au son de la guitare de Sékou. Il a aussi livré des concerts à Abidjan dont il garde un bon souvenir, en 1964, 1978. Son jeu, tour à tour traditionnel, hawaïen, moderne, rythmique, exhibitionniste a achevé de convaincre de ses don, talent, expérience et classe. Son style est unique. Il est chef d’orchestre (le 3ème qu’ait connu le groupe), arrangeur, compositeur. En marge de son succès avec le groupe, ce guitariste héro a produit quatre albums de guitare : Montagne(1985) Dignin (patience en Bambara1987), Diamond Fingers(doigts de diamant 1991) Guitare fô (Fais parler la guitare en malinké 2002). Ali Farka Touré vouait un respect religieux à Sékou, le seul Africain à avoir réussi cette prouesse grâce en partie à une hygiène de vie. Sékou ne boit pas, ne fume pas, n’abuse pas du succès dont il jouit auprès de la gente féminine. Père de quatre fils parmi lesquels aucun n’est piqué par le virus de la musique. Pas besoin en réalité. Sékou Bembeya Diabaté aura joué et joue de la guitare avec ses doigts de diamant, pour plusieurs générations.
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