Chab Touré a fait des études de philosophie, d’esthétique et d’action artistique, est galériste et est devenu écrivain effectif depuis « le livre d’Elias », une vraie pépite. L’auteur donne ici son opinion sur le malaise qui enveloppe le Mali, son pays.
Pauvre de nous…
Le malaise moderne de notre vie tropicale ? Ouverture sans sas, ouverture béante et inefficace. Amnésie morale. Peur de rien. Aucune honte. Le syndrome de la hache. Il y a les autres, il y a nous. Il y a l’enfer et il y a nous. Comme un appel local, c’est gratuit pour nous. Nous pouvons dormir tous les soirs sur le même côté. Pas de problème ! Les autres nous aident. Nous n’aidons personne. Pas même, nous-mêmes. Pas de problème ! Le regard des autres sur nous, nous suffit. Pas même besoin de miroir. Pas même besoin de conscience actualisée de nous. Nous avons été et ça suffit.
Pas de problème !
Notre histoire est la plus belle des histoires ; Nous avons été puissants et valeureux ; Notre terre est la plus riche des terres ; Nous avons couvert la terre de notre or ; Nous avons eu les plus grandes universités ; Nous avons versé notre sang dans les guerres des autres ; Nous avons été les plus forts en politique et en arabe. C’est ainsi que nous lisons les choses.
Pas de problème !
Nous n’avons pas de problème. Nous n’avons jamais eu de problème ; Ce sont les problèmes des autres que les autres nous déversent dessus à hauteur de dons et d’humanisme. Voilà comment nous voyons les choses.
Pas de problème !
Nous nous pensons uniques. Nous ne savons pas comment c’est chez les autres. Et nous ne voulons pas le savoir.
Nous savons, par nous-mêmes, qu’au commencement tout est désordre. L’ordre à l’état naturel n’est pas de l’ordre. L’ordre brut ça n’existe pas. C’est le sorcier-charlatan-marabout qui met l’ordre contre le désordre. Cet homme engage les éléments les uns dans les autres. Engagement mystique et agencement rituel. Pouvoir symbolique. Force surhumaine. L’homme parle à la terre. La terre écoute l’homme.
Qu’est-ce qui meurt dans la mort des hommes ?
Sous notre ciel, les hommes vivent en s’attachant, toujours, à leur terre, à ses mythes, à ses noms de saisons, ses noms de rivières, ses noms de villages et ses noms de héros. Souvent, les hommes jouent, pendant un temps très long, à ne rien faire avec ces souvenirs. Puis un jour, traversant une nuit de sommeil, ils sont ravivés dans le cours normal d’un rêve avec le poids incommensurable de quelques valeurs ancestrales vitales.
Pendant notre sommeil ancestral, les éléments d’ici et d’ailleurs se mêlent aux bruits d’ici et d’ailleurs, L’odeur et le silence de nos vies s’habituent aux parfums et au discours d’autres vies.
Et voilà que l’insipide quotidien nous monte à la tête en même temps qu’il nous prend les jambes. Fourmillement de mille doutes. Tiraillement de mille désirs. Tremblements de mille peurs. Face aux fantômes des mythes, contre l’éclatement des religions, contre les pouvoirs qui s’affrontent, contre la sélection des identités, contre le déchirement des sociétés… une voix intérieure nous dit qu’il reste le corps créateur en guise de « patrie non mortelle d’êtres mortels »
Mais qui entend la petite voix intérieure ?
Le propos d’une vie est ce qui commence toute histoire. Il est aussi au cœur de toute histoire. Tout au bout, il est la fin de toute histoire.
Le propos de nos vies à nous est celui de tous les antagonismes et surtout des antagonismes actuels qui tournent autour des équilibres de la terreur, comme la mort tourne autour de la vie. La force contre la force. Le pouvoir contre le pouvoir. La religion contre la religion. Le désir contre le désir. Il ne s’agit guère des menaces que contiennent ces antagonismes. Pas plus qu’il ne s’agit des antagonismes à venir qu’entraîneront, inéluctablement, ceux de maintenant. Il ne s’agit surtout pas de solution miraculeuse qui vaincrait tous les antagonismes.
Le propos de nos vies actuelles n’est pas à chercher dans la non -vérité ou dans la vraisemblance de nos actes individuels. Il est absolument dans l’inutilité abondante, palpable, sensible et saisissable de la matière humaine de notre corps social. Le corps social troublé, malmené d’histoire et articulé dans une transe chaotique. Le corps en scène des légendes inutiles. Le corps bavard des griots qui ne transpirent que du front. Le corps superficiel, là… sur la peau et le visage des hommes quotidiens.
Le propos de nos vies est à trouver dans nos corps coulés dans la boue argileuse des ruines de notre grandeur passée, dans la couleur de nos grands gestes de vanité et dans le trait de détails de chaque mouvement de notre être collectif. Il est dans l’art de se rencontrer de nos corps. Dans la démarche de commercer de nos corps. Dans les stratégies de copulation de nos corps. Il est dans l’analyse de l’assemblage de nos corps qui dansent la quotidienne danse de notre vie.
Dans cette danse, le corps s’exhibe au-devant de la vie et l’âme s’exile dans les souvenirs d’une gloire improbable. Aquarelle patinée de chair sensuelle que l’on a presque envie de toucher pour sentir sa tiédeur. Papier peint de chair sociale et culturelle d’une lutte vaniteuse et fière, enracinée dans le corps tribal qui trouble nos certitudes. Silhouettes vagabondes de chair symphonique qui défilent sous le regard des marchands de rires éternels et des vendeurs de mort douce qui s’arrêtent, à l’ombre de nos murs, le temps d’une petite pause humanitaire ou d’une mission coopérative. Corps luxure que surveillent les défenseurs des droits des femmes, des homosexuels et des pauvres. Corps vagabonds qui escaladent les frontières mortelles sur l’étendue de la terre. Instantanés de chair des danseurs et troubadours qui parlent à nos vies en survie perpétuelle. Chair du corps social sous-développé inattentif aux temps qui changent, aux jours qui passent et aux vies qui ne reviendront plus. Chair où l’âme prend une revanche dans un corps qui peut mourir facilement et à tout instant. De faim. De remords. Ou d’une balle de Kalachnikov.
Il y’a pas de problème !
Le propos de nos vies dont il est question en cette affaire est le discours du corps souvenirs, du corps valeurs ancestrales, du corps verbal qui ne se dédouble que pour rendre possible sa confrontation avec lui-même. Il y a le corps. Il y a son alter ego. Et il y a le face-à-face narcissique de mots et de sens silencieux, de mouvements inutiles et de gestes banals, de pas et de déplacements qui tournent le corps social en rond.
Faisons-nous seulement attention à l’espace ? Voyons-nous vraiment la scène ? Sentons-nous la cadence du temps que prend la vie sur terre.
« Qu’est-ce que nous n’avons pas fait ? Qu’avons-nous oublié de faire ? »
Notre temps actuel, les étoiles du soleil tombent et brulent aussi bien les feuilles mortes que l’herbe verte. Les eaux des fleuves et des rivières se dressent verticalement vers le ciel comme les minarets monumentaux qui montent de toute part dans nos vies. En ces temps actuels, tous les chemins sont dangereux… Notre douleur présente est la dette que nous avons oublié de payer. Alors, payons ! Payons donc et que les comptes soient soldés une fois pour toutes.
Chab Touré, écrivain

