Natasa Raschi : « Zadi Zaourou nous a offert une pensée, une énergie, des créations pour interroger le rapport au pouvoir…»

2 ans

L’italienne Natasa Raschi est spécialiste de Zadi Zaourou. Docteur ès Lettres Francophones, elle enseigne la traduction du Français en italien. On lui doit (« Quand le tronc se fait caiman », Dramaturgie di Costa d’Avorio, Roma, Bulzoni, 2002, 348 p. Elle revient dans cet échange sur la qualité du travail du professeur Zadi qui a eu des séjours fréquents en Italie.

Vous avez fourni un intéressant travail sur le théâtre de Zadi, intitulé « Le kaléidoscope linguistique dans le théâtre de Zadi Zaourou ». Qu’est-ce qui fait sa particularité?

Natasa Raschi

A travers le kaléidoscope alchimique des formes expressives et des univers sociolinguistiques et le broyage de l’action en de multiples micro-séquences, Zadi détruit la langue/action principale jusqu’à disperser toute notion de limite infranchissable. Le renouveau de la forme esthétique analysée ici récupère nécessairement la parole ancienne et les rituels liés à cette dernière, afin que l’art puisse retrouver la fonctionnalité qui lui est propre et favoriser ainsi un essor harmonieux de la communauté où il se trouve inséré. L’auteur ne passe plus par l’observation de la réalité physique pour la décrire ni par le respect de la norme, mais il subvertit les formes et calque certaines expressions lointaines. Par ce biais, il ouvre la voie à une production dramatique très originale vue comme l’expression de suggestions, outre que de sentiments et de sensations, et il montre que les frontières de toute création artistique peuvent être amplifiées jusqu’à toucher ces noeuds viscéraux dont les racines ne sont ni rationnelles ni rationnellement déchiffrables.

Est-ce pour cela que vous y précisez d’ailleurs que le trajet du mot est le prisme à travers lequel toute l’œuvre s’irradie et qu’en cela, ce « théâtre est contestataire, mais surtout révélateur par sa puissance d’anéantissement des distinctions trop nettes… » ?

Zadi tient entre ses mains savantes tous les fils de la forme utilisée, vu qu’à travers un entrelacement compliqué d’interférences, de collisions

et de contaminations verbales, il arrive à résoudre la dichotomie existant entre son imaginaire profond d’un côté et la langue avec laquelle raconter la vie, de l’autre. Voilà que s’avère alors une solide réconciliation entre les mots et les choses basée sur un système d’équivalences où l’auteur assume le rôle d’interprète. En cela, le théâtre de Zadi nous semble non seulement contestataire, mais surtout révélateur par sa puissance d’anéantissement des distinctions trop nettes. Cette expérience littéraire, résultat tantôt des recherches sur l’oralité, tantôt du monde chaotique et moderne de l’actualité de la ville où règne une langue hybride et efficace comme le Moussa, met en relief le fait que l’authenticité et l’originalité de cette littérature se situent moins au niveau des contenus que de celui des langues. Il s’agit alors d’une littérature aux traits nationaux dont l’auteur trace les pistes à parcourir et incarne les réalités de passage.

Que retenir finalement : Zadi, l’homme profondément artiste ou Zadi, l’homme éminemment linguiste ; ou alors, les deux à la fois ?

Les deux à la fois, mais le magnifique intellectuel aussi ! Il a traité la langue pour ce qu’elle est réellement : une structure ouverte et dynamique, vive et changeante, en réorganisation constante. Fidèle au fait qu’il convient d’inculquer aux francophones le sens de cette variété, source de richesse, Zadi a oeuvré ainsi avec une passion tenace à la construction de la Côte d’Ivoire de demain où, en virtuose des sons et des sens, il est arrivé à harmoniser les motifs linguistiques et culturels les plus éloignés. Et en cela, Zadi Zaourou nous a offert une pensée, une énergie, des créations pour interroger le rapport au pouvoir

Quelle est la portion de la poésie ou mieux, du travail sur la langue, dans la dramaturgie de Zadi ?

Il disait qu’il ne donnait qu’un canevas à ses artistes et qu’il les laissait libres de s’exprimer par leurs voix ou leurs corps. Je crois qu’après, son travail d’écrivain et de metteur en scène l’amenait à refaire ce chemin à rebours jusqu’aux sources de la parole. Dans ce va-et-vient qui se déterminait entre création et mise en scène, nous ne pouvons qu’entrevoir l’entité du travail auquel il se livrait à chaque fois et comprendre la magnificence de la perfection de l’œuvre qu’il nous offrait. Pour cela, on peut également parler de théâtre total, parce que chez lui, la parole n’est pas plus importante que les autres modalités expressives. Une composante aussi bien valable que les autres pour un théâtre où parler signifie vraiment faire.

 

Interview réalisée par ALEX KIPRE

Pouvoirs-Magazine

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