La dette ivoirienne en français facile

2 mois
La Côte d’Ivoire est endettée, et lourdement. On parle de plusieurs milliers de milliards de nos francs. Cette situation suscite un réel débat. Entre profanes et sachants de la question, sur un air de mélodies politiciennes. Jean-Christian Konan, blogueur et analyste économique nous explique la dette de son pays, en français facile. La rédaction de Pouvoirs vous propose en intégralité son article, issu de sa collection d’articles sur Facebook.
Jean-Christian Konan

Monsieur Côte d’Ivoire

Pour une meilleure compréhension, la forme imagée et un langage urbain ivoirien seront utilisés pour ce papier sur les fonds vautours…
M. Côte d’Ivoireest un doyen respecté de tous au quartier. Quand il fait les cent pas au quartier France, au Koweït, au Maroc ou quartier Washington, tout le monde lui accorde honneurs et respect. Il a 30 millions d’enfants à sa charge et des nombreuses sociétés qui assurent depuis quelques années, une croissance exponentielle. Il a récemment remporté la CAN, et le soft power de sa cour est envié des voisins. Tout le monde ne parle que des performances extraordinaires de ses affaires. Notre homme a même obtenu une bonne nouvelle des agences de notation qui lui ont accordé l’une des meilleures sur le plan africain.

Mais très étrangement, on a appris au quartier que le tonton-là a ratifié l’Accord portant création de la Facilité Africaine de Soutien Juridique. Tous les curieux sont sortis devant sa maison pour savoir ce qu’il se passe, puisque cet organisme a pour mission d’aider les Pays Pauvres Très Endettés (PPTE) à se sortir des griffes des maraca. Ayiiii affaire de maraca est quitté où encore ? Maraca ou fonds vautours ce sont des sociétés privées qui rachètent à très bas prix la dette des tontons en difficulté à une fraction de sa valeur d’origine, pour ensuite réclamer le paiement à 100 %, plus les intérêts et les pénalités. Ils sont pitié et souvent ça tourne presque au chantage pour que le djai (argent) sorte.

FMI, Japon et les autres

Vous allez me dire: ” Comment un maraca à l’autre bout du monde peut faire chanter M. Côte d’Ivoire et ses 30 millions d’enfants ? “.  C’est justement parce qu’il est loin mais devant sa cour, le maraca voit que M. Côte d’Ivoire a beaucoup de biens. Au quartier France par exemple ou au quartier Washington,  M. Côte d’Ivoire possède de nombreux biens. Des immeubles, des appartements mais aussi des fonds dont certains peuvent être à tout moment dassés en bri (réquisitionnés de force). Les maraca là connaissent toutes les astuces juridiques pour tomber sur M. Côte d’Ivoire n’importe où au monde, et même bloquer l’argent que le quartier Japon ou le quartier FMI cotisent et envoient souvent pour soutra (aider) M. Côte d’Ivoire.

L’engrenage

Leur business est extrêmement lucratif puisque les taux de recouvrement de ces maraca représentent en moyenne 3 à 20 fois leur investissement. Ce qui équivaut à des rendements de 300% à 2000 %. Et pour te contraindre à payer, les maraca peuvent recourir non seulement aux procédures judiciaires pour tout bloquer, mais aussi à d’autres moyens de pression. Leur arme fatale c’est le dénigrement. Ils vont aller fouiller jusqu’au plus fin fond de ton caleçon, celui de tous tes collègues, tes sociétés, ta vie personnelle. Et après c’est pour entendre partout au quartier “ biens mal acquis. “ ou ” le régime X ” Si vous entendez ça un jour quelque part c’est que très probablement y a ramba (problèmes) de maraca dedans.

Pétrole congolais

M. Congo un jour a voulu jouer avec ceux-là. Ils l’ont tellement harcelé avec des campagnes de millions de dollars, et recruté un cabinet d’enquête privée disposant de moyens aussi efficaces que le Mossad, pour tout sortir sur la place publique. En même temps ils ont activé des procès partout où des biens avaient pu être identifiés. Ils ont bloqué l’aide internationale et ils s’apprêtaient à s’attaquer au pétrole. M. Congo a vu ça et a dû payer à la société Kensington International (une filiale de Elliott) 118 millions de dollars pour une créance sur le Congo. Créance rachetée à seulement 1,8 millions de dollars; dont 87 millions pour les pénalités de retard et les intérêts accumulés. Et quand on les appelle pour demander pardon, ou négocier un peu un peu, ils raccrochent. L’argent ou rien !
Gisement de pétrole- Pointe Noire (Congo) Photo @DR

Le re-endettement de Tonton Côte d’Ivoire

Ces maraca ont commencé à attaquer plusieurs tontons à partir de 1999. Entre 2007 et 2008 Tonton Côte d’Ivoire a été attaqué. Le principe est simple : ils rachètent ta dette quand tu es en difficulté. On appelle ca le djassa secondaire, où là-bas tout est échangé largement en dessous de sa valeur nominale. Et puis après ils cherchent à en recouvrer le montant intégral. Tu leur donnes un iPhone 14, ils vont te prêter 100.000 F. Au moment où tu dois rembourser ils te demandent 1.000.000 F. Tu refuses, procès. Et ils vous harcèlent de procès en procès à gauche à droite ici et là. Ils vont passer par des gens puissants pour vous mettre la pression, allé gâter votre nom partout, influencer les agences de notation, les médias, jusqu’à bloquer l’argent de l’aide au développement. Même si c’est des dons pour construire un orphelinat.

Tontons trop préssés

Oui, tu connais les conditions avant de prendre mais y a moment où c’est trop chaud. Au moins vingt tontons pauvres très endettés ont été menacés. Ou ont fait l’objet d’actions en justice de créanciers commerciaux et de fonds maraca entre 1999 et 2007 dont la Sierra Leone, la Côte d’Ivoire et le Burkina Faso. C’est triste à dire mais c’est parce que nos tontons étaient trop pressés et pas outillés. En fait c’est plus que des maraca, ce sont des brouteurs sauf que tout est légal.
En 2009 il y avait déjà une cinquantaine de procès en cours. Et tout le monde pense que ça va recommencer comme tenu du ré-endettement général observé en Afrique dont la structuration sur le djassa secondaire est opaque.

African Legal Support Facility

C’est le professeur Tchétché N’Guessan qui était patron de la Facilité africaine de soutien juridique (African Legal Support Facility, ALSF) à sa création par la BAD en 2009. Cette task force de juristes de premier plan est composée d’avocats de même calibre que ceux des maraca: Ils parlent le même langage qu’eux, comprennent le droit anglo-saxon et savent exploiter tous les rouages de la justice pour faire durer les procédures et réduire leurs prétentions. A ce stade personne ne sait si tonton Côte d’Ivoire sera attaqué mais mieux vaut dès maintenant se préparer d’où la ratification de cet Accord portant création de la Facilité Africaine de Soutien Juridique.
Mais le signal envoyé est inquiétant :
” on n’attrape pas machette pour aller à un gala de bienfaisance…”.
Le titre et les sous-titres sont de Pouvoirs.

OPINIONS

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