Dr Houessou:  » Les surnoms politiques décrispent les tensions dans cette nation en pleine reconstruction identitaire »

3 ans

Distingué par l’Académie des Sciences des Arts, des Cultures d’Afrique et des Diasporas Africaines (ASCAD), le mercredi 8 novembre 2023, au titre de la onzième édition de la Bourse de recherche et d’excellence aux chercheurs les plus méritants, il a été classé premier avec la moyenne de 17/20.  

Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?

Je suis Dorgelès Houessou, enseignant-chercheur maitre de conférences, Docteur en stylistique et linguistique textuelle, diplômé de l’Université Félix Houphouët Boigny d’Abidjan-Cocody à la suite d’une thèse portant sur la catégorisation générique du discours d’investiture, soutenue publiquement le 03 décembre 2013. Je suis enseignant de stylistique française au Département de Lettres Modernes et Contemporaines de l’UFR Communication, Milieu et Société (CMS) de l’Université Alassane Ouattara de Bouaké. Mes recherches s’inscrivent dans une perspective pluridisciplinaire et allient les domaines de la stylistique, de la pragmatique, de la sémiologie et de l’analyse du discours. Je suis, depuis sa création en 2019, le vice-président du groupe de Recherches dénommé Observatoire National de la Vie et du Discours Politiques (ONVDP), et le premier congrès du Réseau Africain d’Analyse du Discours, (R2AD) qui s’est tenu le samedi 10 novembre dernier à l’Université Gaston Berger de Saint Louis au Sénégal, a vu mon élection à la présidence de ce réseau de chercheurs.

Le projet de recherches que vous avez défendu est intitulé « Éléments pour une lecture pragma-stylistique des surnoms politiques en Côte d’Ivoire : répertoire, identités et fonctions (méta) discursives. » Quel a été le déclic pour un tel choix ?

Ma thèse de doctorat en stylistique à l’Université Félix Houphoüet Boigny, datant de 2013, portait sur le discours politique. C’est donc un champ de recherches que je prospecte depuis une quinzaine d’années. L’étude des discours en dit beaucoup sur une société et son fonctionnement. La manière dont nous désignons nos hommes politiques est révélatrice des passions qui rythment la vie socio-politique. Je reste persuadé que l’analyse du Discours peut efficacement participer à la compréhension des faits et idéologies politiques qui ont animé la crise ivoirienne et ceux qui continuent encore de régenter le quotidien de cette nation en pleine reconstruction identitaire.

Je vais vous prendre au mot. A quoi renvoient des surnoms comme Le prince de Yamoussoukro, Woody et Brave-Tchê?

Le premier cité, par exemple, est un syntagme périphrastique au secours de la réception duquel il faut nécessairement convoquer l’allusion historique. En 2022, Tidjane Thiam se rend à Yamoussoukro où il est fait prince Akouê par les chefs coutumiers. Aussi, il revendique le statut de petit fils du père fondateur de la Côte d’Ivoire moderne. Ce surnom est censé l’inscrire dans une tradition interrompue d’homme de pouvoir pour compenser sa longue absence du sol ivoirien et dont ses détracteurs font leurs choux gras. Le deuxième et le troisième surnom désignent respectivement Laurent Gbagbo et Alassane Ouattara depuis de très longues années. Un emprunt lexical au bété (woody), et un autre au malinké (BraveTchê) traduisent ainsi l’ethos de puissance, de vivacité, de courage et de détermination que se sont construits ces deux hommes politiques. Ces trois surnoms sont mélioratifs, c’est-à-dire qu’ils présentent un épidictique de louange à l’endroit des sur nominés. Ce n’est pas toujours le cas cependant. D’autres sont moins reluisants.

Qu’avez-vous découvert dans vos travaux?

L’un des objectifs poursuivis, par cette étude, est de constituer une double base de données lexicographique et scientifique fiable sur le phénomène de la surnomination politique en Côte d’Ivoire. A ce stade, on peut dire que les surnoms en politique, dans le contexte ivoirien mobilisent une riche diversité de procédés langagiers formels, stylistiques et rhétoriques. Ils sont par exemple porteurs d’une argumentation particulièrement pathémique. Qu’ils soient valorisants ou à charge, ils permettent de décrisper les tensions en tant qu’exutoire de la violence verbale, violence symbolique dont l’usage de la démocratie ne peut se départir. C’est un lieu commun de la liberté d’expression que de pratiquer la surnomination, langage détourné et occurrentiel de la satire. L’investigation suit son cours et la collecte des données continue. D’où la mise sur pied d’un groupe Facebook à cette fin d’enquête participative :

Pensez-vous que le personnel politique ivoirien soit en deçà des attentes du peuple?

Répondre par l’affirmative serait objecter de ce que l’ivoirien s’intéresse à la politique. Il y a, à mon avis, un sentiment d’insatisfaction qui est légitime quoiqu’on fasse. Les populations aspirent toujours à mieux. Mais l’intérêt grandissant des Ivoiriens pour la chose politique induit de considérer la posture déceptive comme un appel au sursaut, et non comme une fin. D’ailleurs nous sommes bel et à la fin d’un cycle, celui de ceux qu’on a appelé « les trois grands ». Un personnel politique nouveau émerge lentement mais sûrement. Des valeurs qui sauront parfaitement faire pencher la balance déceptive vers de meilleurs horizons. Le succès de la sur nomination politique que Marie Treps associe à « la rançon de la gloire » du personnel politique, prospère particulièrement ici non seulement en raison de la crise sociopolitique mais aussi et surtout pour la raison qu’elle constitue une exigence socioculturelle censée valider l’indice élevé de la popularité d’un politique.

A quoi va servir le soutien de l’ASCAD?

Le soutien de l’ASCAD servira d’emblée pour l’acquisition d’un fonds documentaire et archivistique, l’enquête ou la collecte, les outils d’analyse, la publication et la vulgarisation des résultats de l’enquête. Je profite donc de votre micro pour remercier cette institution qui œuvre utilement et efficacement avec des moyens qui, de toute évidence, devraient être renforcés.

Propos recueillis par

ALEX KIPRE

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