Vingt-huit ans après la sortie de l’album culte Eh Djah, ma vieille !!! Dieu avant tout !, qui révéla Adama Dahico au grand public, l’un de ses producteurs, Touré Aboubacar, dit Tonton Bouba, aujourd’hui à la retraite, revient sur une aventure humaine et artistique hors norme.
Animateur vedette de l’époque, il raconte comment il a fait le pari d’accompagner un jeune humoriste qui ambitionnait de révolutionner le rire ivoirien avec le concept du « Doromikan ». De la production à la distribution, notamment avec Show-Biz, en passant par le succès fulgurant des cassettes et l’impact de cette aventure sur toute une génération d’humoristes, Tonton Bouba livre les coulisses d’un album qui a marqué l’histoire culturelle de la Côte d’Ivoire.
CoolBee Ouattara : En 1998, vous étiez déjà une voix majeure de la radio. Qu’est-ce qui vous a frappé chez le jeune Adama Dahico pour que vous décidiez, avec Claude Bassolé, de produire son premier album, Eh Djah, ma vieille !!! ?
Tonton Bouba : Adama Dahico s’est rapidement distingué par son talent, sa créativité et son leadership. À l’Allocodrome, il préparait ses textes avec beaucoup de sérieux et faisait preuve d’une véritable capacité d’écriture et d’interprétation. J’ai très vite compris qu’il avait un potentiel exceptionnel.
Avec Claude Bassolé, nous avons donc décidé de l’accompagner dans son passage de la radio à la production discographique. Nous étions convaincus qu’il fallait lui donner les moyens de transformer son talent radiophonique en une véritable œuvre artistique.
C.O. : Le « Doromikan » proposait un humour nouveau, fondé notamment sur l’observation de la société. La production de cet album représentait-elle un pari risqué ?
T.B. : Nous ne le considérions pas vraiment comme un pari risqué. Nous voulions avant tout donner sa chance à un talent et répondre à une demande du public.
Les auditeurs étaient nombreux, mais tous ne pouvaient pas assister aux émissions de l’Allocodrome. La cassette permettait donc de prolonger l’expérience radiophonique et de rendre les sketches accessibles à un public beaucoup plus large.
Notre démarche était simple : prendre ce qui fonctionnait à la radio, le travailler sérieusement et en faire un produit capable de vivre au-delà de l’antenne.
C.O. : Comment s’est déroulée la production de l’album ? Aviez-vous conscience, à l’époque, que vous étiez en train de créer de futurs classiques ?
T.B. : Non, pas du tout. Nous travaillions avec sérieux, mais nous n’avions pas conscience que ces sketches allaient devenir des références.
Adama écrivait principalement ses textes et me les soumettait pour avis. Alain Sawaya apportait son savoir-faire musical et s’occupait des arrangements. Chacun intervenait dans son domaine, avec la volonté de produire quelque chose de qualité.
Nous espérions évidemment que l’album rencontrerait son public, mais nous étions loin d’imaginer l’ampleur que prendrait le phénomène.
C.O. : L’album connaît finalement un succès fulgurant : meilleure vente, meilleur album, et Adama Dahico est désigné troisième Homme de l’année par Fraternité Matin. Comment avez-vous vécu cette déferlante ? Vous attendiez-vous à un tel succès ?
T.B. : Non, nous ne nous attendions absolument pas à une telle ampleur. Mais j’ai ressenti une immense fierté.
Lorsqu’un élève réussit, son maître éprouve naturellement une grande satisfaction. Je pense souvent à cette idée selon laquelle même un chef d’État a eu un instituteur. Lorsque l’élève réussit, l’enseignant peut se dire : « Voilà, cet enfant a bien appris. »
Adama était un bon élève. Son succès lui a ouvert beaucoup de portes, mais il a également eu un effet plus large. Il a permis à de nombreux jeunes humoristes de prendre conscience de leur propre talent et de comprendre que l’humour pouvait être une véritable activité artistique et professionnelle.
C.O. : Votre émission Allocodrome, sur Fréquence 2, a été un puissant relais. Quel rôle la radio a-t-elle joué, à une époque où il n’existait ni réseaux sociaux ni plateformes de streaming ?
T.B. : Fréquence 2 avait été pensée comme une radio destinée à la jeunesse, au divertissement, à la musique et au sport. Elle constituait donc un formidable espace d’expression pour cette génération.
L’Allocodrome bénéficiait de cette puissance de diffusion. L’émission avait commencé dans un studio, avec seulement quelques personnes, puis le public a progressivement grandi. Nous sommes passés de quelques spectateurs à plusieurs centaines, puis à des milliers.
À certains moments, les gens se massaient jusque dans les bâtiments voisins pour suivre l’émission. Nous avons également organisé des émissions en extérieur, notamment à la place Saint-Jean et à la place Félix-Houphouët-Boigny.
La radio était donc notre principal outil de diffusion. Elle permettait de créer la notoriété, de fidéliser le public et, ensuite, de donner une véritable existence commerciale aux productions réalisées sur cassette.
C.O. : Peut-on dire que cet album a contribué à structurer l’humour ivoirien et à préparer l’émergence de générations comme celles de Digbeu Cravate, Le Magnific, Agalawal et bien d’autres ?
T.B. : Oui, je le pense. À cette époque, l’humour radiophonique avait pris une place considérable.

La télévision souhaitait d’ailleurs filmer l’Allocodrome, mais les moyens techniques ne le permettaient pas toujours. C’est dans ce contexte que Dimanche Passion a été créé. Cette émission télévisée a constitué, en quelque sorte, un prolongement de l’esprit de l’Allocodrome sur le petit écran.
C’est notamment dans cet environnement que des artistes comme Digbeu Cravate ont commencé à se faire davantage connaître du grand public.
Nous avons donc contribué, à notre niveau, à combler un vide. L’humour a progressivement trouvé sa place dans les médias et dans l’industrie culturelle ivoirienne. Une nouvelle génération a pu émerger et s’appuyer sur cette expérience.
C.O. : Que possédait la génération du « Doromikan » que la génération actuelle n’a peut-être plus ?
T.B. : À l’époque, le talent était le premier critère. Il fallait convaincre le public par la qualité du travail.
Aujourd’hui, la visibilité peut être obtenue beaucoup plus rapidement grâce aux réseaux sociaux, à la communication et aux nouveaux outils numériques. Cela ne signifie pas que les artistes actuels sont moins talentueux. Simplement, les règles de la popularité ont changé.
À notre époque, il fallait d’abord travailler, convaincre et durer. Aujourd’hui, on peut devenir visible très rapidement. Le véritable défi reste cependant le même : transformer cette visibilité en une carrière durable.
C.O. : Que représente pour vous le groupe d’artistes qui a entouré Adama Dahico ?
T.B. : C’était une véritable famille, unie par le travail, la créativité et la passion de l’humour. Chacun apportait son talent à l’aventure.
Nous avons également essayé d’améliorer, autant que possible, les conditions de travail de ces artistes et de faire reconnaître leur métier, même si nos moyens étaient limités.
Ce qui comptait, c’était de leur donner un espace, une visibilité et la possibilité de vivre de leur art.
C.O. : Comment expliquez-vous la longévité de l’expression « Eh Djah, ma vieille !!! » ?
T.B. : Une œuvre de qualité finit toujours par traverser les générations.
Ceux qui ont connu l’Allocodrome ont transmis ses expressions à leurs enfants, qui les ont reprises à leur tour. C’est ainsi qu’une création entre progressivement dans la mémoire collective.
Comme pour les grandes figures de la musique ou du sport, ce qui est bon finit par résister au temps. La qualité demeure.
C.O. : Si l’occasion se présentait aujourd’hui, produiriez-vous encore un jeune humoriste inconnu ?
T.B. : Avec la même passion, certainement. Mais je n’en ai plus les moyens, à vrai dire. Je suis à la retraite et je ne dispose plus des ressources nécessaires pour accompagner financièrement un jeune artiste comme je pouvais le faire autrefois.
Aujourd’hui, ceux qui sont à l’antenne ou qui disposent d’une forte visibilité ont davantage de possibilités pour accompagner de nouveaux talents. Des animateurs et des personnalités comme Willy Dumbo, Yves Aymard ou Mulukuku Dj ont cette présence médiatique qui leur permet de jouer ce rôle.
Pour ma part, je considère que j’appartiens désormais à l’ancienne génération. Je ne veux pas m’imposer là où l’on pourrait considérer que je suis dépassé.
Mais s’il y a une chose que je souhaite transmettre aux jeunes artistes, c’est la reconnaissance.
Adama Dahico demeure l’un de mes plus fidèles compagnons et l’un de mes plus fidèles lieutenants. C’est un artiste exceptionnel, mais surtout un homme reconnaissant. Il fait partie des rares artistes qui continuent à me fréquenter et à prendre régulièrement de mes nouvelles.
Il m’est même arrivé de me rendre chez lui sous une pluie battante, simplement parce que je lui avais dit que je viendrais. Ce genre d’attitude a une valeur immense.
Je n’ai pas besoin de l’argent d’Adama. Je n’ai pas besoin qu’il m’offre une voiture. Dieu m’a déjà donné ce qu’il me fallait. Ce dont j’ai besoin, c’est de son affection et de sa reconnaissance.
C’est ce que je souhaite aux jeunes générations : qu’elles n’oublient jamais ceux qui les ont accompagnées, formées et aidées à prendre leur envol.
Car, dans le monde de l’art comme ailleurs, le talent compte. Mais la reconnaissance, elle, demeure une valeur essentielle.
Interview réalisée par
CoolBee Ouattara.
POUVOIRS MAGAZINE

