PEUT-ON ÊTRE À LA FOIS CONTRE-POUVOIR ET POUVOIR ?

3 heures

Peut-on être à la fois celui qui contrôle le pouvoir et celui qui aspire à l’exercer ?  L’écrivain journaliste éditeur ALEX KIPRE réagit à partir du cas Assalé Tiémoko.

Pierre Bourdieu, dans sa réflexion sur l’objectivation participante, soulignait toute la difficulté qu’il y a à être simultanément pris dans un jeu et à prétendre l’observer avec la distance nécessaire. Cette interrogation trouve une résonance particulière dans le débat suscité par le parcours d’Assalé Tiémoko. Car l’un des fondements de la démocratie réside dans la séparation et l’équilibre des pouvoirs.

Si le journalisme n’est pas un pouvoir constitutionnel au même titre que l’exécutif, le législatif et le judiciaire, il constitue néanmoins un contre-pouvoir indispensable à leur contrôle. Dès lors, comment préserver cette fonction lorsque celui qui est chargé d’observer et de surveiller les détenteurs du pouvoir nourrit lui-même l’ambition de l’exercer ?

Je ne suis ni dans la polémique ni dans la prise à partie d’un homme. Je défends un métier auquel j’ai consacré ma vie. Le journalisme mérite mieux que les confusions de rôles et les accommodements de circonstance. Il possède une histoire, une culture, une identité, une sociologie et une exigence éthique qu’il faut préserver.

Ce qui fonde la légitimité du journaliste dans une démocratie, ce n’est pas son opinion, mais l’information.

Ses convictions lui appartiennent.

Sa responsabilité professionnelle l’oblige à la distance critique, à la vérification des faits et à l’indépendance. Il dispose d’un capital symbolique considérable : la confiance du public, l’accès aux sources, la possibilité d’interroger les détenteurs du pouvoir. Ce capital de confiance ne saurait être insidieusement converti en capital électoral.

Il serait toutefois naïf d’ignorer le sentiment entourant le traitement réservé à Assalé Tiémoko. On peut avoir l’impression, voire nourrir le soupçon, que le pouvoir Ouattara cherche à neutraliser un adversaire politique encombrant. Cette perception mérite d’être entendue. Dans une démocratie, toute mesure susceptible d’affecter la liberté d’expression d’un acteur politique doit être examinée avec vigilance. Mais cette suspicion, aussi compréhensible soit-elle, ne saurait dispenser d’interroger le fond du problème. Car il existe bel et bien un problème de fond.

L’Autorité nationale de la presse soulève, à travers cette controverse, une question qui dépasse la simple personne d’Assalé Tiémoko. Peut-on durablement cumuler la fonction de journaliste et celle de responsable politique engagé dans la conquête du pouvoir ?

Il faut ici distinguer le droit et l’éthique.

Comme l’a fait observer Me Didier Kacou, du barreau de Paris, aucun texte ne semble poser explicitement une incompatibilité générale entre la qualité de journaliste et la direction d’un parti politique. Mais l’absence d’interdiction légale ne signifie pas absence de responsabilité déontologique. La loi fixe les interdits. L’éthique interroge les comportements et les exigences propres à une profession. Tout ce qui est légal n’est pas nécessairement conforme à l’esprit du métier de journalisme. La loi n’a pas raison tout le temps.

Imaginons qu’Assalé Tiémoko, en sa qualité revendiquée de journaliste, obtienne une interview de Téné Brahima Ouattara à son domicile ou dans son bureau. Son interlocuteur lui accorde cet entretien en considérant qu’il s’adresse à un professionnel de l’information. Or, celui qui recueille ses propos est aussi un acteur politique engagé dans la même compétition pour le pouvoir. Que devient alors la parole recueillie ? Peut-elle être exploitée dans une stratégie politique destinée à fragiliser un adversaire candidat à la même élection ? Où s’arrête l’investigation journalistique et où commence l’exploitation partisane de l’information ? Il ne s’agit pas d’affirmer qu’un tel usage a eu lieu, mais de mesurer le conflit de rôles que cette situation rend possible.

C’est précisément là que réside le malaise.

Le journaliste recueille, vérifie et restitue la parole dans l’intérêt du public. Le responsable politique, lui, peut légitimement mobiliser l’information au service de son combat partisan. Les deux fonctions n’obéissent ni aux mêmes finalités ni aux mêmes obligations. Même sans mauvaise intention, leur exercice simultané expose à une confusion préjudiciable à la confiance.

On peut être journaliste et avoir des convictions politiques. Les journalistes de CNews ou de France 2 peuvent avoir des sensibilités idéologiques. Les médias peuvent également appartenir à des groupes économiques dont les intérêts interrogent l’indépendance éditoriale. Mais avoir une opinion politique n’est pas participer directement à la conquête du pouvoir. L’un relève de la liberté de conscience. L’autre engage une responsabilité partisane.

Cette distinction plonge ses racines dans l’histoire de l’espace public.

Dans le passé, l’agora grecque et le forum romain furent, chacun dans leur contexte, des lieux de confrontation des discours et de délibération collective. Le journalisme moderne s’est progressivement construit autour de cette exigence de publicité, cette exigence de vérification et de confrontation des informations. Sa vocation est de rendre les pouvoirs comptables de leurs actes, de donner à la société les moyens de comprendre et de juger. Il est un contre-pouvoir précisément parce qu’il n’est pas censé être un pouvoir de conquête.

La Côte d’Ivoire a pourtant connu des trajectoires où journalisme et politique se sont étroitement côtoyés. Coulibaly Sounkalo, connu sous le nom de Charles Sanga, ancien directeur de publication du quotidien Le Patriote et maire de Tafiré. Ou encore Denis Kah Zion, journaliste, patron de presse et maire de Toulépleu, illustrent cette proximité historique. Ces parcours ne sont pas évoqués pour mettre en cause leurs personnes, mais pour rappeler que le débat dépasse largement Assalé Tiémoko. Plus loin, Laurent Dona Fologo, Auguste Miremont, Bernard Dadié furent de l’exécutif et du contre pouvoir. Nous étions sous le parti unique.

Et en plein balbutiement démocratique. C’est ancien.

Une pratique ancienne ne constitue pas nécessairement une justification éthique. L’habitude ne fait pas la règle. Et ce n’est pas parce qu’on répète un cumul ça devient une légitimité professionnelle.

Je vais prendre une autre comparaison. Un médecin candidat à une élection présidentielle pourrait-il, dans le même temps, assurer les visites et contre-visites médicales de ses adversaires ? Même sans intention de les éliminer (au propre comme au figuré) de les défavoriser, la situation créerait un malaise évident. L’éthique ne s’intéresse pas seulement aux mauvaises intentions. Non pas du tout. Elle prévient également les conflits d’intérêts et les situations susceptibles d’altérer la confiance.

Dès lors, le principe devrait être clair.

Lorsqu’un journaliste décide de briguer un mandat électif, il doit se retirer de l’exercice actif du journalisme. S’il est élu, cette séparation doit être maintenue pendant l’exercice de son mandat. Il ne s’agit ni de lui interdire la politique ni de le priver de sa liberté d’expression. Il s’agit de lui demander d’assumer pleinement son changement de fonction. On ne peut prétendre simultanément conquérir le pouvoir et conserver intacte la posture professionnelle de celui qui en contrôle l’exercice.

C’est aussi une question de cohérence intellectuelle. Un journaliste ne peut dénoncer l’instrumentalisation de la justice par le Président ici Alassane Ouattara ou la manipulation des institutions par le pouvoir sans accepter que l’on examine, avec la même rigueur, les risques d’instrumentalisation de sa propre fonction professionnelle. L’exigence éthique doit être universelle. Elle ne saurait varier selon que l’on appartient au pouvoir ou à l’opposition.

Entendons nous bien. Assalé Tiémoko a le droit de faire de la politique.

Il a le droit de diriger l’ADCI et de solliciter les suffrages des Ivoiriens. Ses confrères (j’en fais partie) ont tout autant le droit de défendre les exigences de leur métier. Quant aux autorités professionnelles, elles doivent fonder leurs décisions sur les textes applicables, des motifs transparents et des garanties de recours. La carte professionnelle obéit à des critères légaux précis. Notamment celui de l’exercice principal, régulier et rémunéré du journalisme. Elle ne doit devenir ni un instrument de sanction politique, ni un attribut revendiqué indépendamment des conditions professionnelles qui la fondent.

Au fond, cette controverse ne devrait être ni le procès d’Assalé Tiémoko ni celui de ses prédécesseurs. Elle devrait être l’occasion d’une réflexion collective sur la dignité d’une profession et sur la responsabilité de ceux qui l’exercent.

On peut quitter le journalisme pour entrer en politique. On peut renoncer à la position de contre-pouvoir pour solliciter la confiance des électeurs. Mais on ne peut raisonnablement prétendre exercer simultanément ces deux fonctions sans compromettre la distance qui fonde la crédibilité de la première. Le journaliste a vocation à surveiller le pouvoir. L’homme politique aspire à l’exercer. La démocratie a besoin des deux. Elle a surtout besoin qu’ils ne se confondent pas.

ALEX KIPRE

PHOTO: @To

POUVOIRS MAGAZINE

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