Penser comme un hacker : à Abidjan, Orange apprend aux décideurs à se mettre dans la peau de l’adversaire

9 heures

Pour sa première édition, Orange Cyber Connect a réuni, le 5 novembre à Orange Village, quelque 300 dirigeants, DSI, responsables sécurité et représentants institutionnels. Le message de cette journée organisée par Orange Cloud & Cyber Solutions tient en une formule : l’intelligence artificielle attaque, l’intelligence artificielle défend, et la différence se joue sur la capacité d’anticipation.

Il y a des conférences où l’on vient écouter, et d’autres où l’on vient se faire un peu peur. Ce jeudi, à Orange Village, à la Riviera Golf, la première était au programme, la seconde dans les esprits. Sous une bannière orange, entre badges et cafés, les invités d’Orange Cyber Connect savaient pourquoi ils étaient là : leur entreprise est une cible, et ils sont la première porte d’entrée. Organisé par Orange Cloud & Cyber Solutions (OC²S), filiale d’Orange Côte d’Ivoire consacrée au cloud, à la cybersécurité et à la connectivité, ce rendez-vous clôturait le Cybermois, un mois de mobilisation placé sous le mot d’ordre « Se cyber protéger, c’est l’affaire de tous ». Le thème du jour avait de quoi intriguer : « Penser comme un hacker à l’ère de l’IA ».

Une Afrique en première ligne

Les chiffres, rappelés par les organisateurs, ne laissent guère de place à l’optimisme de façade. Selon Check Point Research, les organisations africaines ont subi en moyenne 3 325 cyberattaques par semaine au premier trimestre 2025, soit 72 % de plus que la moyenne mondiale. Dans 80 % des cas, les fichiers malveillants arrivent par courriel : le plus vieux des pièges reste le plus rentable.

La Côte d’Ivoire n’échappe pas au mouvement. L’ANSSI y a traité 12 100 dossiers de cybercriminalité en 2024, contre 8 132 un an plus tôt, pour un préjudice d’environ 7 milliards de FCFA. L’escroquerie en ligne arrive en tête, avec 2 326 cas et plus de 2 milliards de FCFA envolés. Le préjudice total recule par rapport aux plus de 9 milliards de 2023, mais le nombre de dossiers, lui, grimpe. Environ 30 000 personnes ont été sensibilisées par l’agence dans l’année : une goutte d’eau, soulignaient en substance les intervenants, face à l’industrialisation des attaques.

Car c’est bien le changement d’échelle qui préoccupe. Hameçonnage personnalisé à grande échelle, voix et visages clonés, logiciels malveillants qui mutent pour échapper aux détecteurs, recherche automatisée de failles : l’IA a mis entre les mains des cybercriminels des outils dont ils ne disposaient pas hier. Le faux courriel bourré de fautes, que l’on repérait d’un coup d’œil, appartient au passé.

Le patron, cible n° 1

C’est là que la démarche d’Orange prend un tour inattendu. Plutôt que de dérouler un catalogue de solutions, l’événement propose aux décideurs de renverser la perspective, à la manière des hackers éthiques et des tests d’intrusion : quelles données convoite l’attaquant ? Quels collaborateurs vise-t-il ? Quels outils d’IA détourne-t-il ? « On ne se défend bien que contre ce que l’on comprend », résume le dossier de l’événement.

Le propos est volontairement adressé à ceux qui signent les budgets, pas seulement à ceux qui configurent les pare-feu. Premier des messages martelés dans la journée : la cybersécurité commence au sommet. Le dirigeant est à la fois une cible prioritaire et le décideur clé le jour où la crise éclate. Deuxième message, tout aussi peu confortable : le facteur humain reste la première porte d’entrée, mais aussi la première ligne de défense.

Cinq étapes pour reprendre l’avantage

Le parcours de la journée se déployait en cinq temps. Comprendre, d’abord, en rendant visible la menace invisible : deepfakes, spear-phishing sur mesure, contenus malveillants générés à la chaîne. Se défendre, ensuite, en passant derrière les écrans d’un centre de supervision de la sécurité (SOC) pour voir comment une menace est analysée, qualifiée, traitée. Un SOC peut recevoir de 10 000 à 50 000 alertes par jour, rappelait Orange Côte d’Ivoire : sans IA pour trier, le tri est impossible.

Vient ensuite l’anticipation, grâce à la threat intelligence, qui croise les signaux de l’écosystème pour connaître les méthodes des attaquants avant qu’ils ne frappent. Puis la maîtrise : protection des données, gouvernance des usages, transparence, nouvelles réglementations. Le message est net : la conformité n’est pas un frein, c’est le cadre de confiance qui permet d’adopter l’IA en sécurité. Dernière étape, la plus intime : agir, c’est-à-dire mesurer la maturité de son entreprise face à ce que les organisateurs appellent la « Cyber IA », en compétences, en outils, en processus.

Une journée, des scènes

La journée s’est ouverte sur les allocutions de M. Mamadou Coulibaly, président du conseil de surveillance d’OC²S, et du général de brigade Guelpétchin Ouattara, directeur général de l’ANSSI. Elle s’est poursuivie avec un panel inaugural sur l’innovation numérique au service de la croissance en Afrique, puis avec la projection d’un extrait du film Don’t Go to the Police, signé Orange Cyberdéfense, dont le titre suffit à planter l’ambiance.

La matinée a aligné la keynote d’OC²S, deux panels sur la transformation de la menace par l’IA (« Penser comme un hacker » et « Attaquer ou défendre »), puis la keynote de Fortinet. L’après-midi a enchaîné la digitalisation des services « en toute sécurité », une démonstration d’OC²S, un débat sur la protection des données de santé à l’heure de l’IA médicale, la keynote de Huawei et, en fin de journée, une question qui fâche : « Après l’attaque, sommes-nous réellement prêts à rebondir ? »

En continu, un espace de démonstrations en direct a permis aux participants de voir des attaques et des défenses se jouer en temps réel, au milieu de stands interactifs consacrés à la cybersécurité, à la donnée, au cloud et à la connectivité. Le tout s’est achevé à 17 h 30 autour d’un cocktail, le networking prolongeant les débats.

Souveraineté, le mot de la fin

Reste le message le plus politique, celui que les organisateurs ont gardé pour la fin : l’Afrique doit bâtir ses propres compétences et sa propre souveraineté en cybersécurité. À l’heure où l’IA redistribue les cartes, le continent ne peut se contenter d’être le terrain de jeu des attaquants ni le simple client des défenseurs. Sous la présidence de Ferdinand Tra, directeur Orange Business & Broadband d’Orange Côte d’Ivoire, OC²S entend s’imposer comme l’interlocuteur unique de ses clients sur le cloud, la cybersécurité et la connectivité, avec son propre SOC.

Une première édition ne fait pas une doctrine. Mais en invitant les patrons à raisonner comme ceux qui les menacent, Orange Cyber Connect a posé la bonne question : non pas « serons-nous attaqués ? », mais « serons-nous prêts quand ce sera le cas ? ».

Avec First Magazine

Sophie Blé