Site icon Pouvoirs-Magazine

MALAW 1885 : Ngaye Mékhé transforme les traces de l’histoire en matière de création

Cent quarante ans après la résistance de Lat Dior au chemin de fer colonial, Ngaye Mékhé accueille une rencontre artistique qui interroge les héritages de l’histoire.

En 1885, l’inauguration de la ligne Dakar-Saint-Louis cristallise l’opposition de Lat Dior à l’implantation du chemin de fer. Le Damel tombe au combat en 1886. La légende retient également Malaw, son cheval, qui aurait refusé de franchir les rails.

C’est autour de ce geste symbolique que s’articule MALAW 1885 — Le cheval qui refusait les rails, présentée du 21 novembre au 19 décembre 2026, dans le cadre du OFF de la 16e Biennale de Dakar.

Mais l’exposition ne cherche pas simplement à commémorer une résistance. Elle déplace la question vers le présent : que peut faire un territoire des traces que l’histoire lui a laissées ?

À Ngaye Mékhé, la réponse prend forme à travers quatorze artistes de six pays, associés à quatorze maîtres-artisans.

Une même contrainte les rassemble.

Transformer une traverse ferroviaire de récupération de 2,60 mètres, en dialogue avec le cuir des tanneries locales.

La sélection réunit Ly Lagazelle, Xaadim Bamba Mbow, Massow Ka et Aurélie Jocelyne Tiffy en photographie ; Hamed Ouattara, Massa Chula (« le refus » une sculpture en cuir incrustré), Lafalaise Dion, Yeanzi, Isabelle Renou et Coco Lola en sculpture et installation ; Médéric Turay, Pascal Héranval, Anselme Kouadio et Théophany Adoh, dit Le Traxeur, en peinture et geste mural.

L’intérêt de cette rencontre tient autant aux œuvres qu’à leur mode de fabrication. Les artisans ne sont pas de simples exécutants : leurs connaissances, leurs gestes et leur maîtrise des matières participent pleinement à l’invention artistique. Le patrimoine artisanal devient ainsi un langage contemporain, et Ngaye Mékhé un territoire de production culturelle à part entière.

Ly Lagazelle : donner une place aux mémoires et aux invisibles

Photographe des quotidiens, Ly Lagazelle a construit son regard autour des existences ordinaires, des travailleurs et de ces réalités humaines que les représentations dominantes relèguent souvent à la marge. Ses séries à succès, notamment Instinctiv et Cord’âges, témoignent d’une recherche où les mains, les corps et les matières deviennent des supports de mémoire et de questionnement.

Cette attention aux vies parfois invisibilisées éclaire aujourd’hui son travail de commissaire générale et de scénographe. Avec MALAW 1885, elle élargit son regard photographique à une démarche collective : rendre visibles les savoir-faire, reconnaître les artisans comme créateurs et replacer un territoire au centre de son propre récit.

Son geste curatorial ne consiste donc pas seulement à réunir quatorze artistes. Il établit une correspondance entre des mémoires longtemps racontées de l’extérieur et des formes contemporaines de réappropriation. En choisissant Ngaye Mékhé comme espace de création, elle affirme également que les lieux de production artistique peuvent se construire au cœur des territoires, loin des seuls circuits culturels habituels.

L’exposition investira quatre espaces de la ville.

De la Maison des Arts à la gare, jusqu’aux ateliers artisanaux. Ngaye Mékhé devient ainsi davantage qu’un lieu d’accueil : elle participe à l’œuvre, par son histoire, ses métiers et celles et ceux qui la font vivre.

Cette démarche rejoint les interrogations de la Biennale autour de la réparation et des stratégies du contrecoup. Il ne s’agit pas d’effacer les blessures historiques, mais de transformer leurs traces en possibilités nouvelles. Le geste artistique devient alors une manière de reprendre possession de la matière, de la mémoire et du récit.

Cent quarante ans après Lat Dior, le rail change de signification. Ce qui fut associé à une transformation imposée devient matière de création, tandis que les savoir-faire locaux prennent place dans le récit de l’art contemporain. À Ngaye Mékhé, la résistance ne se raconte plus seulement : elle se prolonge dans les gestes, les œuvres et la dignité de ceux qui créent.

MALAW 1885 — Le cheval qui refusait les rails

  • Vernissage : samedi 21 novembre 2026.
  • Exposition : du 21 novembre au 19 décembre 2026.
  • Lieu : Ngaye Mékhé, Sénégal.
  • Cadre : OFF de la 16e Biennale de Dakar.
  • Commissariat général et scénographie : Ly Lagazelle.
  • Production : MAISON CÔCÔTANI — Private Art House.
  • Entrée libre et gratuite.

ALEX KIPRE

POUVOIRS MAGAZINE

Quitter la version mobile