Grand Prix littéraire Jean-Malonga 2026 au Congo, Tableau d’honneur de l’Académie des Baobabs au Québec, distinctions et reconnaissances au Sénégal et en Guadeloupe, Anges Félix N’DAKPRI multiplie les marques de reconnaissance au-delà des frontières ivoiriennes.
Éditeur et commissaire général du Salon international du livre d’Abidjan (SILA), il s’est imposé comme une figure majeure de la promotion du livre et des échanges culturels en Afrique. Pourtant, son parcours demeure relativement méconnu du grand public ivoirien.
Entre reconnaissance internationale, défis économiques, coopération littéraire panafricaine et responsabilités parlementaires, cet entretien réalisé par CoolBee Ouattara explore les enjeux de son engagement, les perspectives de développement de l’industrie du livre et l’héritage qu’il entend laisser au monde littéraire. Entretien avec l’honorable Anges Félix N’DAKPRI.
CoolBee Ouattara (CBO) : Vous bénéficiez d’une reconnaissance internationale, mais vous restez relativement peu connu du grand public ivoirien. Comment expliquez-vous ce paradoxe ?
Anges Félix N’DAKPRI (AFN) : Je parlerais moins d’un paradoxe que d’un choix d’approche fondé sur l’humilité.
Mon engagement a toujours été guidé par l’action, l’impact et le sens du service, plutôt que par la recherche d’une notoriété personnelle.
Dans le domaine de l’édition et des politiques culturelles, le travail de fond, la structuration de la filière, les négociations institutionnelles et la diplomatie du livre se construisent souvent dans l’ombre, sur le long terme. À l’international, nos pairs et les institutions culturelles observent la régularité et la rigueur du travail accompli par le SILA, ainsi que la pertinence du modèle ivoirien.
Les distinctions reçues au Québec, à Brazzaville et à Dakar ne récompensent donc pas seulement mon engagement personnel : elles honorent toute la Côte d’Ivoire, ses éditeurs, ses auteurs et l’ensemble des acteurs de la chaîne du livre. Le grand public ivoirien connaît le SILA et le fréquente. À mes yeux, c’est déjà essentiel.
CBO : Quelles difficultés rencontrez-vous dans l’organisation du SILA et comment comptez-vous assurer sa pérennité financière ?
AFN : Organiser un événement de l’envergure du SILA relève d’un véritable parcours du combattant.
Nos principaux défis sont la hausse constante des coûts logistiques, le manque d’infrastructures adaptées et, surtout, la fragilité du modèle économique des industries culturelles en Afrique.
Pour garantir la pérennité financière du SILA, nous devons sortir d’un modèle reposant essentiellement sur des subventions ponctuelles et des opérations de sponsoring événementiel. Cela suppose plusieurs mesures : la création et la pérennisation d’une ligne budgétaire dédiée ; la mise en place de partenariats public-privé durables, en incitant notamment les entreprises à intégrer la promotion de la lecture dans leur responsabilité sociétale (RSE) ; enfin, le développement de recettes propres grâce à des services marchands complémentaires, pendant et en dehors du Salon.
CBO : Quels sacrifices votre engagement en faveur du livre exige-t-il, et qu’est-ce qui vous motive à poursuivre cette mission ?
AFN : Les sacrifices sont considérables, qu’ils soient personnels, professionnels, familiaux ou financiers.
Concilier mes activités professionnelles avec la gestion opérationnelle du SILA exige une discipline rigoureuse et m’oblige à renoncer à une part importante de mon temps libre.
Ma motivation profonde repose sur une conviction inébranlable : aucun peuple ne peut se développer durablement sans la culture et sans le livre. Le livre est une arme de construction massive de l’esprit.
Lorsque je vois un enfant repartir du SILA, les yeux pétillants, avec son premier livre entre les mains, ou lorsqu’un jeune auteur ivoirien trouve un éditeur international grâce aux plateformes que nous mettons en place, je comprends pourquoi je poursuis ce combat.
CBO : Quels bénéfices concrets les partenariats du SILA avec les réseaux littéraires africains et internationaux apportent-ils aux auteurs ivoiriens ?
AFN : Ces partenariats internationaux ne sont pas de simples vitrines diplomatiques.
Ils créent des opportunités concrètes pour nos auteurs.
Ils favorisent d’abord leur mobilité et leur rayonnement. En leur permettant de participer à des salons et à des foires partenaires en Afrique et dans le reste du monde. Ces partenariats facilitent également la commercialisation des droits d’exploitation et de traduction. Le SILA est devenu un espace professionnel où se négocient des droits de reproduction et de traduction, offrant ainsi aux écrivains la possibilité d’élargir leur lectorat au-delà des frontières nationales.
Enfin, ces partenariats contribuent à la professionnalisation des acteurs du livre et au renforcement de leurs compétences, notamment grâce à notre programme professionnel.
CBO : Comment le SILA peut-il rapprocher durablement les jeunes du livre et développer la lecture en Côte d’Ivoire ?
AFN : Pour rapprocher les jeunes de la lecture, nous devons aller à leur rencontre et parler leur langage. Le SILA ne doit pas rester confiné à Abidjan. C’est pourquoi nous travaillons à la décentralisation de l’événement.
Notamment à travers le programme « SILA hors les murs », destiné à étendre nos activités à l’intérieur du pays.
Nous devons également intégrer davantage les outils numériques, sans opposer le livre imprimé au livre numérique, car ces deux supports sont complémentaires. Par ailleurs, nous plaidons pour que chaque établissement scolaire ivoirien dispose d’un fonds documentaire riche, actualisé et régulièrement exploité. L’accès aux livres doit devenir une réalité quotidienne pour les élèves, et non se limiter à des occasions ponctuelles.
CBO : En tant que député ivoirien et parlementaire de la CEDEAO, quelles actions menez-vous pour soutenir le livre et promouvoir les politiques de lecture ?
AFN : Mon action s’inscrit avant tout dans une démarche de plaidoyer. Aux niveaux national et communautaire, je défends l’idée que le livre doit devenir une priorité stratégique de développement.
En Côte d’Ivoire, nous souhaitons que la loi relative au livre soit pleinement appliquée.
Notamment en ce qui concerne les mesures fiscales portant sur les intrants de l’imprimerie et le papier. L’objectif est de réduire les coûts de production et de rendre les livres financièrement accessibles à tous les foyers.
À l’échelle de la CEDEAO, j’œuvre en faveur d’une harmonisation des politiques culturelles régionales afin de faciliter la circulation des livres et des autres produits culturels, en réduisant les obstacles douaniers excessifs au sein de l’espace communautaire.
À terme, notre ambition doit être de bâtir un véritable marché commun africain du livre.
Marché capable de soutenir les créateurs, les éditeurs, les libraires et l’ensemble des professionnels de la filière.
CBO : Après vos distinctions internationales, quelle reconnaissance attendez-vous de la Côte d’Ivoire et quel héritage souhaitez-vous laisser au monde du livre ?
AFN : La plus belle reconnaissance que la Côte d’Ivoire puisse m’accorder, et qu’elle puisse offrir à toute notre communauté, ne réside pas dans une médaille individuelle, mais dans une volonté politique plus forte en faveur du livre.
Que l’État fasse de la promotion de la lecture une Grande Cause nationale : voilà la reconnaissance que j’appelle de mes vœux.
Quant à l’héritage que je souhaite laisser, c’est celui d’une industrie ivoirienne et africaine du livre autonome, structurée, prospère et reconnue à l’échelle mondiale. Je souhaite que les générations futures d’acteurs culturels héritent d’un SILA pérenne, moderne et incontournable. Surtout, je veux contribuer à bâtir une société dans laquelle aucun enfant de Côte d’Ivoire ne soit privé du pouvoir d’apprendre, de s’instruire et de rêver grâce aux livres.
Entretien réalisé par CoolBee Ouattara.
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