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Philippe Pango : « La science, la littérature et la musique n’ont de sens que si elles servent à inspirer »

De l’ingénierie des microprocesseurs à la direction générale du Village des Technologies de l’Information et de la Biotechnologie (VITIB), de l’entrepreneuriat technologique à la littérature, Philippe Pango revendique une trajectoire à la croisée des savoirs.

Ingénieur et docteur en télécommunications, concepteur de technologies numériques du son, entrepreneur, ancien directeur général du premier parc technologique de Côte d’Ivoire. Il aussi écrivain et musicien, il refuse de cloisonner les disciplines.

Dans cet entretien accordé à Pouvoirs Magazine, il revient sur son parcours scientifique et entrepreneurial, son expérience au VITIB, son rapport à l’écriture et à la musique. Mais aussi sur l’intelligence artificielle, dont il questionne la fiabilité des détecteurs.

POUVOIRS MAGAZINE : Votre livre Ô dieux, écrit en 2014, c’est une intelligence artificielle qui l’aurait généré à 66%.

Que vous inspire ce résultat ?

Philippe Pango : Je fus tenté de faire cette expérimentation peu après avoir entendu parler de l’affaire Thélyson Orélien, cet auteur accusé d’avoir utilisé l’intelligence artificielle pour produire son roman C’était ça ou mourir. Instinctivement, j’ai alors passé de larges extraits de mon roman Ô dieux au crible de Pangram, un détecteur d’IA présenté comme particulièrement fiable. Et là… horreur ! Le détecteur m’annonce que mon roman Ô dieux, publié en 2014, à une époque où l’intelligence artificielle n’existait encore que dans les fantasmes de certains scientifiques, serait composé à 66 % de contenu généré par une IA.

Ce roman avait pourtant obtenu la mention spéciale du Prix Bernard Dadié. Je ne suis pas surpris. Si l’intelligence artificielle a été enfantée par l’intelligence organique de l’être humain, un être imparfait par définition, il est évident qu’au plus profond de son « ADN artificiel », l’IA porte elle aussi certaines des tares et imperfections de son créateur. Derrière son titre pompeux, l’intelligence artificielle colporte son lot d’inintelligence, d’idioties et de mensonges. Les détecteurs d’IA en sont, à mes yeux, une parfaite démonstration.

PM : Vous êtes ingénieur, docteur en télécommunications et spécialiste du numérique.

Comment est née cette vocation scientifique ?

PP : J’ai grandi dans un milieu familial où cohabitaient deux grandes familles du savoir humain : les arts et les sciences. Pour ma part, adolescent, j’ai eu la chance d’être sélectionné pour rejoindre le Lycée scientifique de Yamoussoukro. Cet amour pour les sciences et les technologies s’est poursuivi durant mes études universitaires et doctorales, puis dans ma carrière d’ingénieur et de startuper au Canada.

Je ne saurais dire pourquoi, mais une chose est certaine : j’ai toujours été fasciné par ces équations qui modélisent le monde dans lequel nous vivons.

PM : Vous avez travaillé sur plusieurs technologies numériques du son. Quelle réalisation vous a particulièrement marqué ?

PP: Il y a, en effet, des réalisations qui ont le mérite de vous rendre particulièrement fier. J’en ai connu un certain nombre au cours de ma carrière, mais je me permettrai d’en citer une seule.

Dans les années 2000, alors que je travaillais à la conception d’un microprocesseur destiné aux prothèses auditives, j’ai dû, un jour, établir la formule mathématique permettant de calculer les paramètres d’un filtre numérique capable de traiter simultanément les échantillons audio provenant de deux microphones, à raison de 16 000 échantillons par seconde et avec une résolution de 20 bits.

L’objectif était d’amplifier les sons provenant de l’avant de la personne malentendante et de réduire ceux qui lui arrivaient de l’arrière.

C’est ce que l’on appelle une réponse cardioïde.

J’espère ne pas être trop technique. J’en parle encore avec émotion. Ce fut un exercice particulièrement gratifiant, à la croisée des mathématiques et du traitement numérique du signal. Ce jour-là, j’ai véritablement compris à quoi devaient servir les cours de trigonométrie que nous avait dispensés M. Kouamé Clément Kassi, mon professeur de mathématiques en classe de première au Lycée classique d’Abidjan.

PM: Vous avez également travaillé sur les technologies liées à l’audio sans fil et au Bluetooth. Quel souvenir gardez-vous de cette période ?

PP : J’ai connu une carrière de concepteur de microprocesseurs et d’algorithmes de traitement du son, de l’image et des ondes de télécommunications. Ce n’est que lorsque j’ai décidé de me lancer dans l’entrepreneuriat que j’ai traversé une période particulièrement intense en matière de créativité.

J’ai alors flirté avec des concepts nouveaux, notamment l’idée de breveter ce qui aurait pu être la toute première montre Bluetooth équipée d’un capteur permettant la collecte de données physiologiques. Malheureusement, ce projet n’a pas abouti.

PM : Selon vous, qu’est-ce qui transforme une invention en véritable innovation ?

PP : 99,9 % des brevets d’invention dûment enregistrés restent inconnus du grand public.

Ils sont déposés, enregistrés, puis demeurent dans l’ombre.

Selon moi, une invention ne devient une véritable innovation que lorsqu’elle obtient cette attention particulière du grand public, qui lui reconnaît le mérite de résoudre, de manière innovante et inédite, un problème connu.

PM : Vous avez dirigé le VITIB pendant plusieurs années. Que retenez-vous de cette expérience ?

PP : J’ai adoré cette étape de ma vie et je ne regrette absolument rien de cette expérience que mon pays m’a permis de vivre. Ce fut toutefois un véritable défi, dans un environnement qui n’a pas toujours été facile.

Durant les sept années qui ont précédé mon arrivée, la zone franche de Grand-Bassam n’avait connu que des exercices déficitaires, les uns après les autres. Pendant les neuf années qui se sont déroulées sous ma gouverne, je n’ai connu que des exercices bénéficiaires.

Redresser cette entreprise a donc été l’une de mes plus grandes réalisations. J’y ai laissé 180 hectares viabilisés, trois usines pharmaceutiques, cinq data centers et une multitude d’entreprises du secteur du numérique.

Si c’était à refaire, je le referais, sans hésiter.

PM : Comment passe-t-on d’ingénieur à écrivain ?

PP : Pour moi, je ne « passe » pas de l’un à l’autre. Je suis les deux, combinés.

Si vous avez suffisamment de discipline pour apprendre une règle et l’appliquer, vous pouvez être à la fois scientifique et littéraire. Si vous êtes capable de comprendre que « lorsque deux verbes se suivent, le second se met à l’infinitif », vous devriez être capable de comprendre que « le carré de l’hypoténuse d’un triangle rectangle est égal à la somme des carrés des deux autres côtés ».

Dans un cas comme dans l’autre, il ne s’agit que de règles à comprendre et à appliquer. C’est aussi simple que cela.

PM : Vous avez publié plusieurs ouvrages. Que recherchez-vous à travers l’écriture ?

PP : Je ne recherche rien de particulier. J’écris, tout simplement.

Je transpose sur le papier les innombrables idées qui s’entrechoquent dans ma tête, ainsi que les impulsions électriques qui parcourent les synapses de mes neurones, fruits de mon vécu, de mes rêves, de mes ambitions, de mes joies et aussi de mes peines.

PM : De Terminal à L’Intendant du Gouverneur, comment votre écriture a-t-elle évolué ?

PP : Mon premier roman, Terminal, a été écrit dans le métro de Montréal, alors qu’étudiant, je passais trois heures par jour dans les transports en commun.

Plusieurs maisons d’édition québécoises ont refusé mon premier manuscrit.

Le roman a finalement été publié à mon retour en Côte d’Ivoire. J’y ai pris goût et, à ma grande surprise, je continue d’être inspiré pour écrire davantage.

Mon deuxième roman, Ô dieux, est issu d’un chapitre, d’une histoire courte qui avait miraculeusement échappé à la trame de Terminal.

Mon troisième roman, Le Pays du Soleil Couchant, c’est un auteur en colère qui l’a écrit. C’était plus fort que moi. Il fallait que je raconte, sous forme de fiction, les turpitudes gondwanesques qui plombent encore bien des pays africains.

Vous constaterez que tous mes ouvrages traitent du choc des cultures Afrique-Occident. Avec un clin d’œil à ce pays imaginaire d’Afrique de l’Ouest dénommé Toidi.

Mon dernier, L’Intendant du Gouverneur, est un véritable bijou traitant de la société ivoirienne. Ce roman est venu confirmer une chose. Au fil du temps, ma plume devient de plus en plus sérieuse, précise et chirurgicale. Est-ce l’âge ? La maturité ? Je ne saurais le dire.

PM : Science, littérature et musique : comment ces trois univers se nourrissent-ils chez vous ?

PP : Ils ne « se » nourrissent pas chez moi.

Ils me nourrissent.

Ils constituent trois branches distinctes qui contribuent à aérer mes neurones. Et à ajouter de la qualité à mon humble existence.

Je me sens pris dans une course effrénée, à la fois de partage et de production intellectuelle, qu’elle soit scientifique, littéraire ou artistique. J’ai autant de plaisir à donner une conférence sur l’intelligence artificielle qu’à jouer de ma guitare basse sur une scène.

Science, littérature et musique n’ont de sens que si elles servent à inspirer notre entourage. A l’amener à se dépasser et à croire en lui.

PM : Quel message adressez-vous aux jeunes Africains qui rêvent d’innover, de créer et de changer les choses ?

PP : Je suis d’avis que Dieu nous donne à tous les moyens de nous illustrer de la meilleure des manières dans la société. Nous sommes tous appelés à servir notre pays avec les talents que nous avons.

Or, du talent, il y en a en Côte d’Ivoire. La jeunesse est un atout qui ne doit pas être gaspillé.

La fougue qui m’animait au début de ma carrière est cette même « folie » qui m’a dicté de quitter ma trajectoire canadienne pour rejoindre mon pays en 2012. Cette fougue de jeunesse, lorsqu’elle est bien canalisée, peut permettre de réaliser de grandes choses.

Non, il n’est pas nécessaire d’être citoyen d’une nation dite développée pour aller sur la Lune. Nous, Africains, avons la créativité dans notre ADN. Une créativité qui n’est pas seulement artistique, mais holistique. Que ceci inspire qui voudra.

Ce qu’il faut retenir

Philippe Pango fait partie de ces personnalités dont la richesse du parcours ne se laisse pas facilement enfermer dans une seule fonction ou un seul domaine.

Ingénieur, entrepreneur, dirigeant, écrivain et musicien, il revendique une même curiosité qui l’a conduit à explorer des univers que l’on présente souvent comme distincts. Chez lui, la science ne s’oppose pas à la création artistique. Elles semblent au contraire procéder d’une même exigence : comprendre, créer, transmettre et inspirer.

De ses recherches sur les microprocesseurs et le traitement numérique du son à son expérience à la tête du VITIB, de ses réflexions sur l’intelligence artificielle à ses romans, son parcours témoigne d’une volonté constante. Celle de faire dialoguer les savoirs.

Son message à la jeunesse africaine prend alors une résonance particulière. Il ne s’agit pas d’attendre d’ailleurs les conditions du succès. Mais de croire en ses capacités, de cultiver ses talents et de les mettre au service de son environnement.

Car, derrière le scientifique, l’entrepreneur, le dirigeant, l’écrivain ou le musicien, c’est finalement un même homme qui se dessine. Un passionné de savoir qui considère que la connaissance n’a de véritable valeur que lorsqu’elle devient une force de création. Force de transmission et d’inspiration.

CoolBee Ouattara :::

photo:dr

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