L’éditorialiste A. Sylla réagit relativement au décès de George Benson qui suscite des commentaires variés dont il trouve certains indécents
Il y a quelque chose d’indécent, de presque obscène, à transformer la mort d’un homme en réquisitoire politique avant même que son corps n’ait refroidi.
Georges Taï Benson vient à peine de nous quitter que déjà certains s’empressent de lui faire dire ce qu’il n’a jamais dit de son vivant, de transformer son hospitalisation en pièce à conviction et son décès en arme politique.
Au nom de quoi ?
Une vidéo dans laquelle il évoquait son hospitalisation et une prochaine opération suffit-elle à alimenter ces insinuations ?
D’où sort donc cette sombre histoire de nourriture qui lui aurait été servie ?
À partir de si maigres éléments, voilà qu’on décrète une infection alimentaire, qu’on lui attribue une conséquence mortelle avant de franchir allègrement le gouffre qui sépare le soupçon de la preuve pour asséner : « J’accuse l’État ivoirien d’avoir laissé mourir Georges Taï Benson« .
Mais diantre, est-ce que ça va là-haut ?
Qui êtes-vous donc pour ainsi oser briser la quiétude des morts ?
Des accusations aussi graves ne sauraient reposer, ni sur des impressions, ni sur l’émotion, ni sur des ragots. Elles exigent des faits établis, une chronologie médicale documentée, des conclusions de spécialistes et, le cas échéant, une enquête que diligentent des autorités dûment compétentes et habilitées. Le reste, tout le reste, pets de nonnes, baragouins et galimatias, n’est, jusqu’à preuve du contraire, que spéculation et instrumentalisation de la douleur collective.
Que l’on interroge la qualité des soins, le fonctionnement de l’établissement, le plateau technique ou la disponibilité des spécialistes, rien de plus légitime. Mais, ces questions sérieuses méritent mieux que la cacophonie des réseaux sociaux et les procès improvisés.
Quant à invoquer les évacuations sanitaires de responsables publics pour décréter l’incapacité de l’hôpital ivoirien, c’est sombrer dans un populisme aussi facile que trompeur. La médecine moderne fonctionne partout avec des réseaux de spécialités, des coopérations et des évacuations. Une prise en charge à l’étranger ne constitue pas, à elle seule, la preuve d’une incurie.
Je dis ceci d’autant plus fermement que, nonobstant certaines de ses prises de positions que je récusais parce que je les jugeais inconciliables avec ma propre vision du monde, Georges Taï Benson était, pour ma génération mais aussi pour d’autres, un Monsieur.
Il fut l’un des pionniers de notre télévision et une figure majeure de la culture ivoirienne.
Sa mémoire mérite un hommage national, pas la récupération honteuse qui est en train d’être faite.
Souvenons-nous en, lorsqu’il écrivit son fameux et intemporel « J’accuse », Émile Zola engageait sa responsabilité sur des faits qu’il avait documentés. Ici, certains semblent vouloir rendre le verdict avant même d’avoir instruit le dossier. Ce n’est pas du courage. C’est de la précipitation.
Ainsi, si une faute médicale est établie, qu’elle soit sanctionnée. Si une responsabilité administrative est démontrée, qu’elle soit assumée. Si une défaillance du système est prouvée, qu’elle soit corrigée.
Mais, tant que rien de tout ceci ne l’est, ayons au moins la décence, sinon la pudeur de ne pas inventer des coupables dans une histoire qui n’en recèle peut-être pas.
Les morts ont certes droit à la vérité. Les vivants eux ont droit aux faits.
Gênez-vous donc un peu, au moins devant la mort
A. SYLLA
POUVOIRS MAGAZINE

