De la Cour de cassation à la scène, une voix qui refuse de se taire. Elle a commencé le slam en 2018, presque par hasard, avant de devenir championne nationale.
Entre ses responsabilités professionnelles à la Cour de cassation de Côte d’Ivoire et ses activités de voix off, d’animatrice et de maîtresse de cérémonie, Ramde Korotoum trouve dans le slam un espace d’expression et d’engagement.

Pour elle, le slam n’est pas simplement un exercice artistique destiné à divertir. C’est une parole libre, parfois inconfortable, qui dit ce que d’autres préfèrent ne pas entendre. Entretien avec une femme qui manie le verbe comme une arme.
CoolBee Ouattara : Vous êtes assistante de direction à la Cour de cassation, directrice commerciale, voix off, animatrice, maîtresse de cérémonie et slameuse. On a l’impression que vous menez plusieurs vies. Qui est finalement la vraie Ramde Korotoum ?
Ramde Korotoum : Ramde Korotoum, c’est avant tout une jeune femme passionnée par l’art oratoire. Je suis slameuse, animatrice, maîtresse de cérémonie, voix off et assistante de magistrat à la Cour de cassation de Côte d’Ivoire.
Toutes ces activités font partie de moi.
Elles traduisent simplement différentes facettes d’une même passion : celle de la parole, de la communication et de l’expression.
CoolBee Ouattara : Vous débutez le slam en 2018. Qu’est-ce qui vous a poussée à monter sur scène pour la première fois ? Un coup de gueule ou un coup de cœur ?
Ramde Korotoum : Je dirais que c’est d’abord le travail qui m’a conduite vers le slam. J’étais membre de l’Association des élèves et étudiants musulmans de Côte d’Ivoire (AEEMCI), où j’ai été secrétaire générale adjointe à la section Conférence documentaire. Dans cette fonction, il fallait régulièrement prendre la parole en public. Plus je prenais la parole, plus je constatais certaines failles, notamment dans l’articulation et la diction.
C’est à ce moment-là que j’ai rencontré celui que j’appelle « l’amour de ma vie », mon frère Papa Zorro, que Dieu ait pitié de son âme. Il nous a conseillé de pratiquer le slam pour améliorer notre diction et apprendre à jouer avec les mots.
Au départ, le slam était donc un simple exercice, une distraction même. Mais progressivement, cette pratique est devenue une véritable passion et, aujourd’hui, une profession.
CoolBee Ouattara : Championne nationale du concours de slam sur l’immigration du CNJCI, vice-championne de la Flamme linguistique, deux fois finaliste au championnat national… Vous avez connu plusieurs distinctions. Quel est votre secret ?
Ramde Korotoum : Le travail, la persévérance et surtout l’humilité. Pour moi, ce sont les principales clés.
CoolBee Ouattara : Vos thèmes sont lourds : exploitation des enfants, immigration clandestine, tricherie scolaire, condition de la femme. Pourquoi avez-vous choisi de slammer la douleur plutôt que l’amour, comme beaucoup d’autres ?
Ramde Korotoum : Parce que, pour être différente des autres, il fallait imposer son propre style. J’ai constaté que beaucoup de personnes slammaient sur l’amour. Je me suis alors demandé : à quel moment allons-nous slammer sur la douleur des autres ?
Nous avons tous connu des périodes sombres dans nos vies. Nous connaissons également des personnes qui ont vécu des situations difficiles. Alors, pourquoi ne pas parler de ces douleurs ? Pourquoi ne pas leur donner une voix afin que ces réalités soient connues au-delà de nos frontières ?
CoolBee Ouattara : En tant que femme voilée dans un milieu du slam ivoirien que vous décrivez comme très masculin et parfois très cru, vous a-t-on déjà dit : « Ce n’est pas votre place » ?
Ramde Korotoum : Non, parce que je me suis imposée.
CoolBee Ouattara : Vous avez slamé sur l’immigration et vous avez remporté le concours. Si vous aviez en face de vous un jeune de Yopougon qui s’apprête à prendre la pirogue demain, que lui diriez-vous en slam ?
Ramde Korotoum :
Certains jeunes Ivoiriens, espérant un meilleur destin, jugent bon de se frayer un périlleux chemin. La vie, aussi ingrate soit-elle, ne leur semble plus belle ici. Là-bas, de l’autre côté, il y aurait un avenir meilleur. Voici leur langage en commun.
C’est le début d’un voyage insouciant. Quelques étoffes dans un sac en bandoulière, dans le plus grand des secrets, ils égrènent le chapelet avec des prières, sans oublier la litanie de la mer.
Leur chemin croisera celui des passeurs, ces agents secrets qu’ils espèrent voir mettre fin à leur misère. Dans les embarcations de fortune, on peut lire la peur sur leurs visages.
Sur les flots de la Méditerranée, argent et papiers enfouis, entre la peur et l’espoir, sont partagés. Car c’est le voyage de tous les grands dangers.
Cette embarcation tiendra-t-elle toutes ses promesses ? Mais que se passe-t-il au détroit de Gibraltar ? L’ultime passage de l’espoir, qui s’est transformé en couloir de la mort.
C’est l’ultime passage qui, dans sa rage, a englouti des hommes forts, robustes et pleins de courage, et a brisé des vies qui rêvaient simplement d’un avenir sans embûches, à l’abri des ravages.
CoolBee Ouattara : Animatrice, maîtresse de cérémonie, voix off, slameuse… La voix, c’est votre arme. Qu’avez-vous envie de faire avec cette voix ?

Ramde Korotoum : J’ai envie de parler au monde. J’ai envie de dire ce que je ressens. J’ai envie de dire ce qui relève de la vie, de ses réalités et de ce que nous vivons.
CoolBee Ouattara : Le slam en Côte d’Ivoire, c’est engagé ou c’est simplement du divertissement pour plaire ? Dites-nous la vérité, toute la vérité sur ce que vous en pensez.
Ramde Korotoum : Pour moi, le slam n’est pas uniquement destiné à plaire. Si le slam consistait seulement à plaire, nous dirions ce que les gens veulent entendre.
Dans le slam, on dit ce qui est. On ne dit pas nécessairement ce que l’autre veut entendre. On dit la vérité, et non simplement ce qu’on nous demande de dire.
CoolBee Ouattara : On vous donne la plus grande scène d’Afrique et trois minutes pour parler du panafricanisme et de la jeunesse. Vous commencez par quoi ?
Ramde Korotoum : Je dirais d’abord à la jeunesse qu’être panafricain ne signifie pas être l’ennemi de l’Afrique. Être panafricain, ce n’est pas forcément être un révolutionnaire. C’est aussi être capable de comprendre les difficultés et les défauts de l’Afrique et de chercher des solutions pour lui permettre d’avancer.
Le panafricanisme ne consiste pas à considérer que l’on sait tout sur l’Afrique simplement parce que l’Afrique est le berceau de l’humanité.
Lorsque certaines personnes me disent : « Je suis panafricain, c’est pour cette raison que je n’aime pas les Blancs »
, je leur réponds que je n’avais pas compris le sens qu’elles donnent au panafricanisme.
Pour moi, le panafricain est celui qui connaît les difficultés de l’Afrique et qui cherche des solutions. Ce n’est pas celui qui veut se couper de tout et de tout le monde.
CoolBee Ouattara : La foi et la spiritualité occupent une place importante dans votre parcours. Si votre islam était une prière, que dirait-il aujourd’hui à l’humanité ?
Ramde Korotoum : Seigneur, que mon islam soit une arme de paix vis-à-vis de nos ennemis.
Entretien réalisé par CoolBee Ouattara.
photos: dr
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