Dix millions de francs, un terrain et un voyage pour un concours de beauté lié aux féculents : cette générosité interroge nos critères de valorisation.
Il faut d’abord féliciter la gagnante de Miss Alloco Frites pour son sacre et sa victoire retentissante.
Elle n’est évidemment responsable ni du montant des récompenses, ni des critères établis par les organisateurs.
Mais derrière les sourires et les projecteurs, une question demeure, presque gênante dans cette célébration nationale.
Que récompensons-nous exactement lorsque dix millions de francs couronnent principalement une prestation esthétique ?
Le concours célèbre certes une candidate, mais son univers revendique aussi une identité alimentaire populaire.
Alloco, banane, pommes de terre et autres féculents deviennent ainsi les compagnons inattendus d’un prestige considérable.
On comprend aisément l’intérêt commercial d’une telle opération autour de produits appréciés par les Ivoiriens.
On comprend beaucoup moins la disproportion apparente entre le spectacle proposé et les récompenses annoncées.
Dix millions de francs représentent une somme considérable dans un pays où beaucoup créent sans reconnaissance véritable.
Des jeunes inventeurs, artisans, chercheurs, écrivains et entrepreneurs travaillent pourtant quotidiennement sans pareille visibilité financière.
Ils produisent du savoir, développent des idées et prennent des risques avec des moyens souvent dérisoires.
Leurs efforts mériteraient également une capacité de célébration aussi spectaculaire, populaire et généreusement financée.
Le problème n’est donc certainement pas de reprocher cette réussite à la jeune femme couronnée.
Il serait surtout intéressant d’interroger la société sur les modèles qu’elle choisit régulièrement de mettre en avant.
Pourquoi consacrer autant d’argent à l’apparence lorsque tant de compétences restent dans l’ombre ?
Pourquoi le divertissement obtient-il parfois davantage d’applaudissements que l’intelligence, la créativité ou l’innovation ?
La beauté n’est évidemment ni honteuse, ni inutile, ni incompatible avec l’intelligence ou le talent.
Elle devient cependant problématique lorsqu’elle finit par constituer presque seule une mesure sociale du mérite.
Un concours peut divertir sans nécessairement prétendre consacrer une forme supérieure de réussite collective.
Encore faut-il savoir précisément ce que nous célébrons lorsque nous distribuons de telles récompenses.
À force de transformer chaque phénomène populaire en compétition lucrative, le spectacle finit par remplacer le sens.
Et lorsque l’argent devient le principal argument du prestige, la question des valeurs revient naturellement.
Peut-être faudrait-il simplement apprendre à applaudir davantage ceux qui construisent plutôt que ceux qui défilent.
La Côte d’Ivoire gagnerait certainement à faire de cette réflexion une priorité culturelle et éducative.
Car derrière cette couronne, ce terrain et ces millions, une interrogation mérite finalement davantage d’attention.
Quel mérite voulons-nous réellement récompenser lorsque nous décidons collectivement de remettre dix millions de francs ?
ETHAN GNOGBO
POUVOIRS MAGAZINE

