Le 24 juin 2026, à la Galerie Cécile Fakhoury à Cocody, le vernissage des expositions collectives « Le temps du rêve de l’enfant — Architectures invisibles » et « Architectures invisibles — Rêves en miroir », s’est fait en présence de Françoise Remarck, ministre de la Culture, Marietou Koné, Ministre du Portefeuille de l’État et des Entreprises publiques.
Ouvertes au public du 25 juin au 29 août, ces expositions réunissaient dix artistes transafricains autour d’une même ambition. Faire dialoguer les imaginaires, les mémoires, les espaces visibles et invisibles de la création contemporaine africaine.
L’on avait salué qualité du travail de Franck Hermann Ekra, critique d’art et curateur. Son exigence et Sa sensibilité avaient donné à cette exposition une cohérence et une profondeur particulières. Avec Ernest Dükü et l’architecte Issa Diabaté, il avait conçu bien davantage qu’un parcours d’œuvres. Il avait imaginé un espace de pensée, de mémoire et de transmission.
Aujourd’hui, ces mots prennent une tout autre résonance.
Franck Hermann Ekra nous a quittés le vendredi 28 août 2026, à la veille même de la clôture de cette exposition dont il était le curateur.
Il est difficile de ne pas voir dans cette étrange proximité des dates une ultime signature de l’homme de culture qu’il fut. Jusqu’au bout, son regard, sa pensée et son exigence auront accompagné une œuvre collective consacrée au rêve. De même qu’à la mémoire et à ces architectures invisibles qui structurent nos imaginaires.
Un homme dans l’ombre, mais jamais absent
Franck Hermann Ekra appartenait à cette catégorie rare de professionnels de la culture dont l’action ne se mesure pas seulement à la lumière qu’ils reçoivent. Mais à celle qu’ils savent faire porter sur les autres.
Curateur, critique d’art, penseur de l’image et passeur entre les disciplines, il avait cette capacité singulière à créer des liens. Entre les générations, entre les artistes, entre l’art et la société, entre la création contemporaine et les grandes questions qui traversent notre continent.
La Galerie Cécile Fakhoury le présentait encore, en juin dernier, comme le curateur de « Le temps du rêve de l’enfant — Architectures invisibles », ainsi que de l’exposition associée « Architectures invisibles — Rêves en miroir ». Quelques jours seulement après le vernissage, il participait encore à une conversation consacrée à la poétique de l’espace aux côtés d’Ernest Dükü, de Wèrèwèrè Liking et d’Issa Diabaté.
Cette dernière exposition apparaît aujourd’hui comme un testament artistique.
Non pas un testament au sens d’un adieu prémédité, mais au sens plus profond de ce qu’un créateur laisse derrière lui : une vision, une méthode, des dialogues, des œuvres mises en relation et une pensée appelée à continuer de vivre après lui.
Le témoignage de Françoise Remarck prend aujourd’hui une autre force
« Cette exposition de haut niveau se distingue par une curation particulièrement aboutie », écrivait-elle au lendemain du vernissage.
Cet hommage était juste.
Franck Hermann Ekra avait compris que le rôle d’un curateur n’est pas de s’interposer entre l’artiste et le public. Mais de créer les conditions d’une rencontre. Il savait donner à voir sans enfermer, mettre en perspective sans réduire, faire dialoguer sans effacer les singularités.
Ernest Dükü, Souleymane Keïta, Wèrèwèrè Liking, Assoukrou Aké, Dalila Dalléas Bouzar, François-Xavier Gbré, Marie-Claire Messouma Manlanbien, Roméo Mivekannin, Cheikh Ndiaye et Ouattara Watts. A travers ces artistes, il avait composé une véritable constellation de sensibilités africaines
Et comme pour inscrire cette exposition dans une dimension plus vaste encore, la performance de Wèrèwèrè Liking, « Les Cités fantastiques » avait marqué la soirée du vernissage.
Quelques semaines plus tard, Franck Hermann Ekra disparaissait.
Lassane Zohoré : le regard d’un compagnon de route
Pour ceux qui l’ont connu dans les milieux intellectuels, artistiques et culturels ivoiriens, Franck Ekra n’était pas seulement un nom associé à une exposition.
Il était un compagnon de route.
Le dessinateur Lassane Zohoré, qui l’avait notamment côtoyé dans le cadre du festival CocoBulle, en témoigne à sa manière Franck Ekra savait réunir autour d’une même table les artistes, les intellectuels, les créateurs et les acteurs de la vie publique. En 2017 déjà, il intervenait comme modérateur lors d’une conférence consacrée au rôle du dessinateur de presse, aux côtés notamment de Lassane Zohoré et de Plantu.
Cette image dit beaucoup de l’homme.
Franck Ekra était un passeur.
Il pouvait passer de la politique à l’art, de la stratégie d’image à la littérature, du débat intellectuel à la création contemporaine. Sans jamais perdre cette conviction essentielle : la culture est un espace de dialogue et de construction de la société.
C’est peut-être pour cela que sa disparition laisse aujourd’hui un vide qui dépasse largement le monde de l’art.
Une exposition qui devient mémoire
Hier encore, cette exposition était une célébration de la création contemporaine africaine.
Aujourd’hui, nous la regarderons aussi comme l’œuvre d’un homme qui nous a quittés au moment même où son projet arrivait à son terme.
« Le temps du rêve de l’enfant ».
Le titre résonne désormais autrement.
Car Franck Hermann Ekra avait précisément cette faculté de ne jamais renoncer au rêve. Le rêve d’une Afrique qui pense par elle-même, qui raconte ses propres histoires, qui assume ses imaginaires, ses héritages et ses modernités. Le rêve d’une création africaine qui ne demande pas la permission d’exister au monde.
Son travail aura contribué à faire de ce rêve une réalité tangible.
À la famille de Franck Hermann Ekra, à ses proches, à ses amis, aux artistes qu’il a accompagnés, à ses compagnons de réflexion. Et à toute la communauté culturelle ivoirienne et africaine, POUVOIRS MAGAZINE adresse mes condoléances les plus attristées.
Et dit:
Merci pour cette dernière exposition.
Et puisque les architectures invisibles sont précisément celles que l’on ne voit pas. Mais qui demeurent, peut-être est-ce là que Franck Hermann Ekra continuera désormais de vivre. Dans les œuvres qu’il a rapprochées, les artistes qu’il a accompagnés, les débats qu’il a nourris et les imaginaires qu’il a contribué à faire émerger.
Son exposition s’est achevée.
Son œuvre, elle, ne fait que commencer à être mesurée.
AK
POUVOIRS MAGAZINE

