DES « GNAMBROS » : QUAND LE BANDITISME SE SUBSTITUE À L’AUTORITÉ

3 semaines

Face aux dérives des « gnambros » et à l’agression mortelle d’un agent des Douanes, A. Sylla appelle l’État à reprendre pleinement son autorité sur le secteur des transports.

Qu’un homme, a fortiori un agent de l’État, puisse être publiquement pris à partie, roué de coups et battu à mort par des individus qui se sont eux-mêmes institués représentants du secteur des transports, cela devrait suffire à provoquer une réaction immédiate, ferme et sans ambiguïté de la part de l’État. Ce drame, ô combien honteux, ne saurait en effet être relégué au rang des simples incidents qui émaillent tristement le quotidien du transport urbain. Il révèle une dérive autrement plus grave : celle d’un système dans lequel des groupes informels, au mépris de toute légitimité, se sont arrogé des prérogatives qui appartiennent exclusivement à la puissance publique.

Sous le vocable, abusivement revendiqué, de « syndicats de transporteurs », certains de ceux que l’on désigne communément sous le nom de « gnambros » ont effectivement, depuis longtemps, franchi les limites de ce que pourrait légitimement recouvrir l’action syndicale.

Ils ne se bornent plus à défendre des intérêts professionnels.

Les gnambros contrôlent, imposent, menacent, intimident et prélèvent. Ils décident de qui peut stationner, de qui peut charger, de qui peut exercer et, surtout, de ce que chacun doit leur verser pour avoir simplement le droit de travailler. Nous sommes alors bien loin du syndicalisme classique que nous connaissons. Mais plutôt très proches des méthodes mafieuses de la ’Ndrangheta calabraise ou de la tristement célèbre Cosa Nostra sicilienne.

Nous sommes en effet face à l’émergence d’une forme d’administration parallèle du transport. Fondée non pas sur la loi, mais sur la contrainte. Non sur la représentation, mais sur la peur. Non sur le droit, mais sur le rapport de force.

Ce phénomène des « gnambros » n’est donc plus une banale question de désordre urbain. Il constitue désormais une véritable gangrène sociale dont les ramifications ont progressivement pénétré l’économie quotidienne de milliers de travailleurs.

Ainsi, derrière les points de chargement, derrière certaines gares informelles et certains espaces indûment accaparés, s’est installé un système de prélèvements.

Lequel, lorsqu’il est imposé sous la menace ou la violence, relève purement et simplement de la logique du racket et de l’extorsion.

Le chauffeur paie, le propriétaire du véhicule est prélevé, le petit transporteur est, lui aussi, racketté.

Celui qui veut simplement exercer son métier passe sous la coupe de ces malfrats qui ponctionnent à tour de bras et en totale impunité. Quiconque aurait l’audace, ce qui serait perçu comme une outrecuidance, de refuser d’obtempérer s’expose à l’intimidation. S’expose aussi aux représailles, à la destruction de son outil de travail, voire à l’interdiction arbitraire d’exercer.

À force de laxisme et de complaisance ; à force de « laisser pour nous à Dieu », l’exception a fini par se muer en système et tout système de cette nature produit invariablement le même résultat : l’érosion progressive de l’autorité publique et l’installation d’une puissance de substitution.

Il faut donc cesser de présenter cette situation comme une simple difficulté de régulation du secteur du transport en commun. La question véritable est désormais celle de la souveraineté de l’État sur son propre territoire. Jusqu’à quand devrions-nous accepter qu’une activité économique aussi essentielle à la vie nationale soit soumise à des formes de coercition incompatibles avec les principes les plus élémentaires de l’État de droit ?

Il faut ici avoir le courage, intellectuel et politique, de nommer les choses.

Un syndicat défend des intérêts professionnels. Il négocie, revendique, représente. Ne délivre aucune autorisation d’exercer, n’impose aucun droit de passage, ne distribue aucun territoire et, surtout, ne prélève aucune contribution sous la menace. Il ne saurait, par conséquent, se transformer en pouvoir de substitution. Le syndicalisme ne peut être le paravent commode derrière lequel prospèrent racket, extorsion, intimidation et violences.

Notre pays, dans un passé récent, a déjà démontré qu’une volonté politique résolue pouvait mettre fin à des situations que l’on croyait durablement enkystées. La fin de l’emprise de la FESCI sur l’espace scolaire et universitaire rappelle une évidence trop souvent oubliée : aucune organisation, aussi ancienne, structurée ou enracinée soit-elle, ne peut prétendre à une souveraineté concurrente lorsque l’État décide réellement de restaurer son autorité.

Il doit en être de même dans le transport. L’État n’a pas à négocier son autorité. Il doit l’exercer avec la loi, avec la justice, avec la force publique lorsque celle-ci est légalement requise. Mais surtout avec cette détermination politique sans laquelle les meilleurs dispositifs demeurent lettre morte.

Il faut donc identifier les structures réellement constituées.

Mettre fin aux organisations informelles qui usurpent le vocabulaire syndical pour couvrir des pratiques délictueuses. Sécuriser les gares et points de chargement, démanteler les réseaux de prélèvements illicites. Et traduire devant les juridictions compétentes tous ceux qui se rendent coupables de violences. Mais aussi de menaces, d’extorsion ou d’atteintes aux biens et aux personnes.

Il ne s’agit nullement de criminaliser les transporteurs. Car nous sommes conscients que ceux-ci sont, bien souvent, les premières victimes de ce système. Il s’agit, au contraire, de les affranchir d’une emprise qui prétend parler en leur nom. Tout en leur soutirant quotidiennement une part de leurs revenus.

Il faut en effet le dire ici sans détour : un chauffeur qui doit payer pour avoir le droit de travailler n’est pas représenté. Il est captif, il est rançonné. Et lorsqu’un État laisse s’installer durablement un tel mécanisme, il ne se contente pas de tolérer une anomalie.

Il abandonne, abdique progressivement et cède à d’autres une parcelle de son pouvoir régalien.

L’agression mortelle de cet agent des Douanes, puisse son âme reposer en paix dans les allées ventées de l’éternité, doit donc être considérée à la mesure de sa gravité. Elle n’est pas un fait divers supplémentaire destiné à susciter quelques jours d’indignation avant de sombrer dans l’oubli. Elle constitue un signal d’alarme.

Lorsqu’en effet un groupe d’individus se croit suffisamment puissant pour s’en prendre publiquement à un représentant de l’État. Jusqu’à provoquer sa mort, ce n’est plus seulement l’ordre public qui est atteint. C’est le principe même de l’autorité publique qui est défié.

Une société ne peut durablement accepter que des individus s’arrogent le droit de lever des « taxes » privées. De décider qui travaille, de distribuer des territoires et de sanctionner ceux qui refusent de se soumettre. À ce stade, le problème n’est plus celui de quelques délinquants.

C’est celui d’une économie parallèle de la contrainte qu’il faut démanteler.

L’État doit donc reprendre toute sa place. Cette reprise ne peut être symbolique. Elle doit être méthodique, judiciaire, administrative et, lorsque les circonstances l’exigent, coercitive, dans le strict respect de la loi.

Il est l’heure, il est même plus que temps, de mettre un terme à cette dérive.

Pas demain.

Pas après une nouvelle agression ni une nouvelle victime.

Maintenant !

A. SYLLA

 POUVOIRS MAGAZINE

OPINIONS