À travers l’évocation d’une image hautement symbolique, ce texte analyse la récurrence des interventions américaines et interroge la normalisation des atteintes à la souveraineté des États. Ainsi que l’affaiblissement du droit international dans l’ordre mondial contemporain.
L’image s’est imposée avec une brutalité obscène. Elle a circulé toute une journée durant, saturant les écrans sans provoquer l’électrochoc moral qu’elle aurait dû susciter. Le président vénézuélien Nicolás Maduro et son épouse y apparaissaient entravés, capturés, traités en prises de guerre. Avant d’être exfiltrés hors de leur pays vers des prisons américaines. Une scène de prédation politique relevant moins du droit international que des vieilles expéditions punitives coloniales. En ces temps où la force tenait lieu de loi et l’arrogance d’argument.
Et pourtant, presque rien.
Ni indignation planétaire, ni condamnation solennelle, ni mobilisation diplomatique d’ampleur. Seulement un silence lourd, épais, révélateur. Un silence qui confine à la complicité, car il ne s’agit nullement d’un accident de parcours, encore moins d’un précédent isolé. C’est l’énième récidive d’un Occident coutumier de la forfaiture. Avec les États-Unis en chef d’orchestre d’une brutalité impériale désormais décomplexée.
Bien avant le Venezuela de Nicolás Maduro, cette même logique prédatrice s’était déjà abattue sur le Panama de Manuel Noriega, la Grenade de Maurice Bishop, l’Irak de Saddam Hussein, l’Haïti de Jean-Bertrand Aristide, puis sur l’Afghanistan, la Libye, le Soudan, la Syrie. Autant de théâtres de désolation livrés aux flammes d’interventions présentées comme morales. Mais exécutées avec la froide efficacité d’opérations de domination.
Ces agressions, méthodiquement perpétrées au mépris du droit international et de la souveraineté des peuples, n’ont jamais suscité d’indignation à la mesure de leurs ravages.
Les mises à sac ont été travesties en croisades éthiques, la violence en vertu, l’ingérence en devoir.
Le silence, lui, est devenu la norme, consacrant l’impunité d’un ordre international fondé non sur la règle, mais sur l’arbitraire et le deux poids, deux mesures.
Ce mutisme n’a rien de fortuit. Il est structurel. Il révèle une vérité que plus aucun vernis diplomatique ne parvient à masquer : l’ordre mondial contemporain n’obéit plus au droit, mais à une hiérarchie brutale des puissances. Au sommet de cette pyramide trône un État voyou qui s’arroge tous les droits tout en récusant toute contrainte : les États-Unis d’Amérique.
À ce stade de la réflexion, osons la question sans détour : quel autre pays pourrait se permettre une telle opération sans être immédiatement accusé de piraterie d’État, de violation flagrante de la souveraineté nationale, voire d’enlèvement international ?
Pourrait-on, un instant, imaginer un chef d’État occidental, fût-il honni, humilié de la sorte par une puissance étrangère sans que le monde ne s’embrase de protestations et de résolutions d’urgence ?
Jamais. Absolument jamais.
Et pourtant, Washington s’affranchit de tout. Parce qu’il le peut. Parce qu’il s’est autoproclamé gendarme du monde, juge, procureur et, par ricochet, bourreau de la scène internationale. Les États-Unis ne se contentent plus d’interpréter le droit international : ils le façonnent à leur convenance, l’ignorent lorsqu’il entrave leurs desseins, le brandissent comme une arme contre leurs adversaires et l’enterrent dès qu’il menace leurs intérêts stratégiques. La Charte des Nations unies, le principe de non-ingérence, le respect de la souveraineté des États sont autant de dogmes invoqués à géométrie variable, vidés de leur substance dès lors que la cible est estampillée « hostile ».
Le Venezuela, comme hier l’Irak, la Libye ou le Panama, paie moins le prix de ses manquements internes — que nul ne nie — que celui de son refus obstiné de se soumettre aux injonctions de Washington. Dans cette logique perverse, l’illégitimité politique n’est jamais constatée : elle est décrétée. Dès lors, tout devient permis : sanctions économiques dévastatrices, asphyxie financière, diabolisation médiatique et, désormais, mise en scène de la capture.
Le plus révoltant demeure toutefois l’hypocrisie morale qui enveloppe ces pratiques. Les États-Unis se posent en champions des libertés tout en orchestrant des enlèvements extraterritoriaux. Ils dénoncent la brutalité ailleurs tout en normalisant l’humiliation publique d’un chef d’État étranger. Ils prétendent défendre le droit tout en en piétinant les fondements avec une constance glaçante.
Quant à la fameuse « communauté internationale », elle détourne le regard.
Elle se tait.
Elle applaudit parfois. Ce monde, décidément, ne fonctionne plus sur des principes universels, mais sur des alliances opportunistes. Certaines victimes méritent compassion ; d’autres peuvent être broyées sans conséquence morale.
Cette image n’est donc pas anecdotique. Elle est un symptôme. Celui d’un monde où la force a supplanté le droit, où la justice internationale est devenue un instrument de domination. À force de banaliser l’exception américaine, on a forgé une norme dangereuse : celle selon laquelle la loi s’arrête aux frontières de la puissance. Ces jours-ci, ce n’est pas seulement un couple présidentiel qui a été enchaîné, mais l’idée même d’un ordre mondial fondé sur des règles communes qui a été publiquement traînée dans la boue.
MAURY SAM
photo:dr
POUVOIRS MAGAZINE
