La Côte d’Ivoire à l’épreuve de l’effacement

3 semaines

À force de confondre hospitalité et abdication, diversité et dilution, tolérance et silence, la Côte d’Ivoire glisse vers une perte de repères dangereuse.

Ici, la question n’est pas l’étranger, mais l’effacement de soi. Le débat est verrouillé, la critique criminalisée, la réflexion piégée par la culture du like et du lynchage moral. Pourtant, une nation qui n’ose plus se penser finit toujours par se dissoudre.

La Côte d’Ivoire aime se dire ouverte. Elle l’est. Mais l’ouverture n’est pas une religion, encore moins une excuse à la passivité. Aujourd’hui, toute observation lucide sur les dérives du vivre-ensemble est immédiatement disqualifiée. Penser devient suspect. Nommer devient risqué. Décrire le réel expose à l’anathème. Xénophobe, intolérant, identitaire : les étiquettes tombent plus vite que les arguments.

Dans les villes de l’intérieur, le désordre routier est devenu un langage. À Bouaké, Katiola ou Korhogo, les motos imposent leurs lois, sans codes, sans casques, sans règles partagées. Les gestes remplacent la signalisation. Les têtes indiquent les directions. Et ce sont les automobilistes “du cru” qui doivent s’adapter. Toujours s’adapter. La société d’accueil plie pendant que d’autres s’installent, sans effort d’ajustement réciproque.

Le problème n’est pas la mobilité, ni l’origine, ni la pauvreté. Le problème est l’asymétrie. Ici, l’intégration est exigée d’un seul camp. L’Ivoirien absorbe tout : comportements, habitudes, désinvolture parfois méprisante. On lui rappelle qu’il aime rire, qu’il aime s’amuser, qu’il “suit la France”.

On lui demande quand il sera sérieux, comme s’il était invité sur sa propre terre.

Pendant ce temps, ceux qui refusent d’être appelés Ivoiriens jouissent pleinement des droits ivoiriens. Ils investissent, achètent, construisent, possèdent. Les Etrangers parlent de “vous, les Ivoiriens”, jamais de “nous”. Ils revendiquent l’espace sans accepter l’appartenance. L’hospitalité ivoirienne devient unilatérale, presque naïve, souvent muette.

Le drame est intérieur. L’Ivoirien doute de lui-même. Il a peur de s’affirmer. Il préfère le divertissement à la transmission, le buzz à la mémoire, le rire à l’exigence. Une jeunesse entière ignore ses figures fondatrices, son histoire politique, ses ruptures intellectuelles. Quand une nation oublie ce qu’elle a été, elle accepte trop facilement ce qu’on fait d’elle.

La diversité sans socle commun ne produit pas l’harmonie. Elle produit des enclaves. La culture du like remplace le débat, le lynchage numérique remplace la pensée, l’émotion écrase la raison. C’est ainsi que naît la pensée de l’enclos : chacun vit chez soi, mentalement, tout en partageant la même géographie.

Refuser cette dérive n’est pas un repli. C’est un sursaut. Dire “nous” n’est pas exclure, c’est structurer. Une nation qui n’exige rien finit par ne plus compter. La Côte d’Ivoire n’a pas besoin de s’excuser d’exister. Elle a besoin de se rappeler qui elle est — et d’oser le dire. Sans trembler.

ALEX KIPRE

phoot:dr

POUVOIRS MAGAZINE

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