« Parler/Ecrire gros français »

3 semaines

Entre la peur d’être incompris et la tentation de tout simplifier, l’écriture publique risque de perdre sa mission première : éveiller l’esprit critique.

Il est devenu courant d’entendre cette remarque : « Alex Kipré, tu parles (ou écris) gros français », comme si la précision du langage était une faute morale.
Derrière cette injonction se cache une peur sincère. Celle que le destinataire ne comprenne pas, ne suive pas, se détourne.
Mais cette peur est dangereuse. Car elle pousse à confondre clarté et simplification. A confondre aussi accessibilité et appauvrissement intellectuel.

Simplifier à outrance n’est pas rendre service. C’est souvent trahir la complexité du réel et surtout sous-estimer l’intelligence du lecteur.
Vulgariser, dans son acception paresseuse, suppose parfois que l’interlocuteur serait incapable de comprendre un propos exigeant.
Or, l’enjeu véritable n’est pas de parler « facile », mais de parler juste, avec rigueur, sans condescendance ni jargon inutile.

On peut écrire des choses complexes, profondes, parfois inconfortables. Tout en les formulant avec simplicité et élégance.
La simplicité n’est pas la négation de la pensée, elle est le résultat d’un effort intellectuel supérieur.


Elle exige de comprendre parfaitement ce que l’on dit avant de le transmettre sans obscurité artificielle.

À force de trop vouloir être accessible, on fabrique aujourd’hui des discours plats, approximatifs, parfois faux, souvent sans souffle.

Des phrases de tiktokeurs, d’influenceurs qui intègrent la faute comme blessure dont on peut rire. « Eh je vais me blesser »
Cette facilité langagière finit par étouffer l’intérêt, anesthésier la réflexion et banaliser les idées les plus essentielles.
Comme le disent crûment certains locuteurs ivoiriens, « on se blesse » dans ces phrases mal construites, mal pensées, mal portées.

À l’inverse, il existe aussi une autre dérive : celle de la pédanterie satisfaite, du savoir fermé sur lui-même.
Ces discours opaques prospèrent sur l’admiration de ce que l’on ne comprend pas. Erigeant l’incompréhension en génie supposé.
Ils installent des magistères intimidants, où l’auteur parle en maître et le lecteur demeure éternel élève.

On le voit souvent chez nos chroniqueurs des plateaux télé ivoiriens.

Entre ces deux excès, une voie existe : celle d’une écriture exigeante, claire, respectueuse, qui fait confiance au lecteur.
Écrire ainsi, c’est refuser de transiger sur la complexité du monde tout en s’interdisant de mépriser ceux qui le lisent.
C’est considérer que l’intelligence n’est pas réservée, mais qu’elle se cultive, se stimule et se partage.

Parler simplement sans simplifier, c’est finalement défendre l’esprit critique contre la facilité et l’arrogance.
C’est croire que la transmission n’est ni un abaissement ni une démonstration, mais un dialogue exigeant.
Et c’est peut-être là, aujourd’hui, un acte profondément politique et nécessaire. Et non pas du tout « parler gros français ».

ALEX KIPRE

photo:dr

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