Portrait. Béatrice de Siloë : quand la fiction rencontre la femme qui garde les livres

10 mois

Il existe des prénoms qui portent une histoire, un souffle, une symbolique. Béatrice en fait partie. Dans la littérature africaine, Béatrice du Congo de Bernard Dadié incarne la lucidité, la résistance et la dignité face aux forces qui étouffent un peuple.

Dans la vie réelle, à Abidjan, une autre Béatrice porte, à sa manière, cette même lumière : Allima Leyo Béatrice. Caissière emblématique de la Librairie Carrefour-Siloë. Elle y officie depuis plus de vingt ans.

Deux Béatrice : une héroïne de papier, une héroïne du quotidien

Si la Béatrice de Dadié affronte les colonisateurs et appelle à l’éveil d’un peuple, la Béatrice de Siloë, elle, mène un combat plus silencieux. Celui de la permanence du livre, de l’accès au savoir, de la culture partagée.
Toutes deux, pourtant, se rejoignent dans un même destin : elles veillent.

La première veille à la dignité d’un royaume menacé.
La seconde veille, chaque jour, sur un temple du livre ivoirien.

Une femme qui a vu grandir une institution

Lorsque Béatrice entre à Carrefour-Siloë, la librairie n’est encore qu’un petit espace à la paroisse Saint-Jean de Cocody.

Portée par l’énergie de figures comme Monsieur Gbagbo Christophe.

Elle y apprend son métier de caissière avec sérieux, patience et fidélité.
Mais très vite, la femme dépasse la fonction.

Immergée dans l’univers du livre, Béatrice lit. Elle lit beaucoup, questionne, se forme, se transforme. Fait, comme on dit si joliment, ses humanités parmi les rayons. Béatrice observe les lecteurs, conseille, devine les besoins, raconte parfois.
Et surtout, elle déplore de voir la lecture reculer. Pour elle, le livre reste un refuge, un outil d’émancipation, une lumière intérieure.

Carrefour-Siloë : 60 ans d’histoire, une nouvelle jeunesse

Fondée en 1965 et aujourd’hui dirigée par Jean-Claude Tharandy Kouassi, la Librairie Carrefour-Siloë s’est métamorphosée au fil des décennies.
Sur ses 900 m² : littérature, jeunesse, sciences humaines, ouvrages spécialisés, papeterie.
Une équipe d’une trentaine de personnes.
Des rencontres d’auteurs, des cafés littéraires, des dédicaces.
Un entrepôt transformé récemment en vaste espace moderne qui respire le livre et invite à la découverte.

Le SILA, Salon International du Livre d’Abidjan, y tient régulièrement ses réunions : un signe évident de la place centrale qu’occupe cette librairie dans la vie littéraire du pays.

La Béatrice de Siloë : une héroïne discrète, mais essentielle

Si Carrefour-Siloë dure, prospère, rayonne, c’est grâce à sa vision… mais aussi grâce à des piliers humains comme Béatrice.
Elle incarne la fidélité, la rigueur, le respect du lecteur.
Elle connaît les habitués, se souvient des enfants devenus adultes, des professeurs exigeants, des écrivains qui passent saluer.

Comme Béatrice du Congo, elle porte quelque chose de résistant :
résister à la dévalorisation de la lecture,  à l’indifférence,
résister au temps qui change.

Elle garde les livres comme une autre gardait la conscience de son peuple. Et on la sait désolée, déçue presque mais toujours là.

Deux héroïnes, un même héritage

L’une, Béatrice du Congo, appartient à la fiction : elle meurt pour réveiller son peuple.
L’autre, Béatrice de Siloë, appartient à la vie : elle travaille pour éclairer le sien.

Béatrice de Siloë, c’est aussi une femme profondément enracinée.
Issue de la tribu M’Batto, un peuple de onze villages, apparenté aux Akan et installé entre Bongouanou et Dimbokro, elle porte en elle l’héritage d’une communauté d’une longue mémoire : traditions animistes anciennes, christianisme solidement implanté. Et une résilience que les conflits qui ont autrefois opposé les M’Batto aux Attiés et aux Abourés forge.

Ce peuple discret, numériquement faible mais spirituellement riche, a donné au pays de nombreuses figures religieuses. Et Béatrice, mère attentive d’un enfant, est l’une de ces femmes dont la douceur cache une force tranquille. Elle incarne cette dignité sereine propre à sa tribu : un mélange de réserve, de courage et de profondeur, qu’elle transpose chaque jour dans son travail à la librairie. Sa présence, posée et bienveillante, donne à Carrefour-Siloë quelque chose d’intime, de solidement ancré, comme si ses racines M’Batto offraient au lieu un supplément d’âme.

Toutes deux rappellent que la connaissance est un combat.
Que la lecture est un acte de liberté.
Que les héroïnes ne sont pas toujours sur scène : parfois, elles se tiennent derrière une caisse, souriantes, patientes, indispensables.

AK

photo:dr

POUVOIRS MAGAZINE