Le 1er octobre dernier, alors que les députés du PDCI-RDA et du PPA-CI choisissaient de quitter l’Assemblée nationale pour dénoncer certaines irrégularités institutionnelles.
Un homme est resté assis. Impassible à la colère de ses collègues. Maurice Kakou Guikahué, figure historique du PDCI, a fait le choix du silence et de la présence. Ce geste, a priori anodin, a été interprété par certains comme un signe d’opportunisme, par d’autres comme une trahison. Mais à y regarder de plus près, il pourrait aussi s’agir d’une stratégie plus subtile : celle de celui qui veut garder sa place au sein d’un parti qu’il n’a pas encore renoncé à conquérir.
Le silence d’un homme en embuscade
La posture de Guikahué ce jour-là n’était ni flamboyante, ni spectaculaire. Elle tranchait avec le ton collectif adopté par l’opposition, et a immédiatement suscité des interrogations. Pourquoi rester quand tout le monde part ? Pourquoi ne pas afficher clairement sa solidarité avec son groupe parlementaire ?
Une première lecture y voit le reflet d’un opportunisme bien rôdé, où le calcul personnel prime sur l’engagement partisan. En ne claquant pas la porte, Guikahué s’assurerait de ne pas se couper des cercles du pouvoir, notamment du RHDP, où il continue d’entretenir des liens.
Mais une autre lecture, moins immédiate, mérite d’être envisagée : et si Guikahué, loin de vouloir tourner la page du PDCI, cherchait au contraire à maintenir une présence discrète mais stratégique dans les arènes institutionnelles, dans l’objectif de rester dans la course à l’intérieur même du parti ? Dans cette hypothèse, il ne s’agirait pas d’un départ en douceur, mais d’un ancrage calculé, visant à préserver ses cartes en vue de la succession ou d’un éventuel hold up ( O P A sur le PDCI).
Une fidélité froide, mais non absente
Il faut rappeler que Maurice Guikahué n’est pas un nouveau venu. Il a traversé toutes les époques du PDCI, de Houphouët-Boigny à Bédié, et a su se maintenir, parfois en retrait, parfois en première ligne. Son silence actuel n’est sûrement pas un renoncement, mais une forme de fidélité silencieuse, à rebours des démonstrations publiques.
Certes, son départ du poste de conseiller politique auprès de Tidjane Thiam a surpris. Il n’a pas exprimé de désaccord ouvert, ni de soutien affiché. Mais ce retrait s’est accompagné d’une retenue qui pourrait aussi être interprétée comme une volonté de ne pas fragiliser davantage un parti en pleine recomposition. Dans une logique politique classique, se taire, c’est parfois se protéger. Peut-être craignait-il de ne pas se faire détester par la base du parti.
La tentation du pouvoir… ou la lucidité d’un survivant ?
Lors d’un hommage prononcé à la mosquée de la Riviera-Golf, en présence du Président Ouattara et d’Adama Bictogo, Guikahué a tenu des propos qui ont été largement perçus comme un clin d’œil au pouvoir.
Le 17 novembre 2024, c’était à la mosquée de la Riviera-Golf, non loin d’Alassane Ouattara, qu’il avait choisit de prendre la parole, au 40e jour du deuil de la mère d’Adama Bictogo. Ce jour là, officiellement, il est là pour des condoléances. Mais devant tout le gotha du régime, il transforme l’hommage en message codé, voire en déclaration d’intention : « Excellence Monsieur le Président de la République, en dépit de nos chapelles politiques, nous avons fait le pari de vivre en famille. » « Président Ouattara, vous êtes le nouveau doyen des hommes politiques de Côte d’Ivoire. » « Nous sommes prêts à accompagner toutes les initiatives de paix que vous prendriez. »
Difficile de ne pas y voir une main ‘’fraternelle’’ bien tendue au chef de l’Etat alors même que son parti et son president croulent sous les coups du régime. Certains y ont vu un début de ralliement. Carrément !
Mais faut-il y lire une rupture avec le PDCI ? Pas forcément. L’homme est fin politique. Dans un pays où la parole diplomatique reste une arme à double tranchant, Guikahué pourrait simplement chercher à rester audible dans tous les camps, sans pour autant renoncer à ses propres ambitions internes. Il n’est peut-être pas en partance : il attend peut-être juste son heure.
Rester pour peser
La marginalisation apparente de Maurice Guikahué dans le nouveau PDCI de Tidjane Thiam est indéniable. Son absence dans les grandes décisions du Congrès, sa sortie discrète du Bureau politique, ou encore son rôle de second plan à Soubré et à Aboisso peuvent être interprétés comme les signes d’une mise à l’écart progressive.
Mais là encore, faut-il parler de déclin ou de repositionnement ? Car malgré tout, Guikahué reste l’un des rares cadres du PDCI à connaître aussi finement l’appareil, ses équilibres, ses failles. Il pourrait donc, en abonné aux calculs, parier sur l’usure du nouveau leadership ou sur une recomposition post-électorale pour revenir en force.
Il est aussi possible que Guikahué, à défaut de vouloir « quitter » le PDCI, cherche à en rester un acteur central, même depuis les marges. Dans cette logique, sa présence à l’Assemblée en qualité de vice-Président avec les avantages qu’un homme habitué aux privilèges ne saurait bouder, n’est pas un acte de rupture, mais une tentative de peser dans le débat national, en dehors du cadre partisan immédiat.
Plutôt que de chercher un ralliement officiel au RHDP, il pourrait vouloir jouer un rôle de pont entre différentes sensibilités, une posture difficile à tenir dans un climat politique polarisé, mais qui a longtemps été la marque de fabrique de la vieille garde ivoirienne.
Une cuillère dans la marmite… mais laquelle ?
L’image d’un homme qui « garde sa cuillère dans la marmite » colle à Guikahué depuis des années. C’est vrai qu’il a souvent su se maintenir dans les cercles du pouvoir, quels que soient les régimes. Mais aujourd’hui, la marmite politique est particulièrement bouillante car plus divisée que jamais. Et il n’est pas sûr que le banquet continue d’accueillir les convives ambigus.
Reste à savoir si Maurice Kakou Guikahué finira par clarifier sa position — et dans quelle direction. Vers une sortie assumée, ou vers une reconquête silencieuse du PDCI ? L’histoire nous le dira. En attendant, l’homme reste à table, fidèle à lui-même, peut-être à son parti, certainement à son parcours.
ETHAN GNOGBO
photo:dr
POUVOIRS MAGAZINE

