Steve Biko, l’histoire oublie les indignations silencieuses, pas les combats audibles

11 mois

Le retrait spectaculaire de Fabrice Lago, dit Steve Biko, du plateau de la chaîne NCI, ce 11 août 2025, a rapidement enflammé la sphère politico-médiatique ivoirienne.

Ce geste, en apparence anodin, intervient pourtant à un moment hautement stratégique : à moins de 60 jours d’un scrutin présidentiel aux allures de test démocratique majeur pour la Côte d’Ivoire post-Bédié, post-Ouattara. Le contexte politique est tendu, voire fracturé. Et ce départ soulève une interrogation centrale : le PPA-CI peut-il se permettre de confondre la protestation morale avec l’inefficacité politique ?

Une attitude symbolique, mais politiquement risquée

En quittant le plateau, Steve Biko, figure montante du PPA-CI, a voulu dénoncer une « mascarade médiatique », arguant d’un déséquilibre manifeste du débat : deux intervenants proches du RHDP face à lui, et un procureur présenté comme neutre, mais appelant explicitement à la condamnation de Damana Pickass – cadre central de son parti – et d’un autre militant.

Derrière ce retrait, il y a la dénonciation d’un espace médiatique jugé biaisé, et donc impropre à un débat démocratique loyal. On comprend aisément la crispation : dans un paysage où la majorité présidentielle jouit d’une emprise certaine sur de nombreuses plateformes audiovisuelles, l’opposition se sent piégée dans un face-à-face inégal. Mais au-delà de cette émotion compréhensible, l’analyse stratégique exige plus de froideur.

Le dilemme du PPA-CI : parler ou protester ?

Le PPA-CI est aujourd’hui confronté à une double impasse : son président, Laurent Gbagbo, n’est pas inscrit sur la liste électorale. Un acte perçu comme une tentative d’élimination politique par voie administrative. À cela s’ajoute la détention de figures-clés, comme Lida Kouassi, renforçant la rhétorique d’un appareil d’État répressif.

Dans ce contexte, Steve Biko incarne une génération militante post-Gbagbo, tiraillée entre l’héritage du combat frontal et l’exigence de l’efficacité démocratique. Or, dans une démocratie imparfaite mais ouverte, chaque prise de parole est une occasion d’élargir le cercle de la conviction. En quittant la scène, aussi biaisée soit-elle, il abandonne le terrain de la bataille narrative, terrain où le RHDP s’est installé avec aisance et confiance.

Refuser le débat, c’est refuser aussi de défier la version officielle, de confronter les discours, de tordre les récits dominants. Le silence – même protestataire – est une cession de terrain.

Une posture victimaire devenue stratégie de repli ?

Depuis plusieurs mois, le PPA-CI semble osciller entre contestation morale et stratégie de l’isolement protestataire. Une ligne qui séduit les convaincus, galvanise les militants, mais échoue à capter l’électorat flottant – celui qui décidera du second tour, voire de la légitimité même du scrutin.

Le risque est double : d’une part, se refermer sur soi-même, en entretenant une posture d’exclus toujours persécutés ; d’autre part, perdre la bataille de l’image en apparaissant comme fuyants ou peu préparés à la contradiction.

Or, la présidentielle d’octobre 2025 ne se jouera pas uniquement dans les urnes, mais aussi dans les esprits : crédibilité, cohérence et maîtrise narrative seront les armes majeures. Le PPA-CI ne peut se permettre de donner le sentiment qu’il fuit l’arène, même déséquilibrée. La démocratie ne se défend pas en quittant le plateau, mais en y tenant tête, mot après mot.

Vers une recomposition de la communication d’opposition ?

L’attitude de Steve Biko révèle, en creux, l’urgence pour l’opposition ivoirienne – PPA-CI en tête – de repenser ses outils de légitimation dans un espace public verrouillé. Cela implique de former ses porte-parole à résister à la provocation, à articuler un contre-récit audible, à occuper l’espace médiatique sans s’y perdre.

Quitter un plateau ne devrait être qu’un acte exceptionnel, lourd de sens, précédé et suivi d’un encadrement stratégique. En faire une habitude ou un réflexe revient à déserter un champ de bataille crucial : celui des idées, des perceptions et du rapport à l’opinion publique.

L’émotion ne fait pas stratégie

Le geste de Steve Biko, s’il émeut et indigne ses partisans, interroge sérieusement sur la maturité stratégique de l’opposition à deux mois d’une élection décisive. Dans un climat de verrouillage progressif, de répression ciblée et de manipulation médiatique, l’enjeu n’est plus seulement de protester, mais de résister intelligemment.

Résister, aujourd’hui, c’est aussi parler là où l’on préférerait se taire. C’est aussi imposer sa parole dans les espaces hostiles, quitte à forcer les micros. Car l’histoire ne retiendra pas les indignations silencieuses, mais les combats assumés, lucides et audibles.

ETHAN GNOGBO

photo:dr

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Sous la plume de Ferro M. Bally, éditorialiste confirmé, cette réflexion revient