Le 2 juillet 2025, un silence s’est levé à Paris. Ce silence-là n’était pas ordinaire : il avait le poids d’une absence, la gravité d’un départ, la douceur d’un au revoir sans bruit.
Kipré Omer Innocent – que nous appelions tous « Nono », s’en est allé.
Et avec lui, une bibliothèque de silences, de distances, de sourires, de prières, de générosité cachée, de souvenirs silencieux froids par endroits mais inoubliables.
NECRO KIPRE (1)Il est né un 28 décembre 1958, de Kipré Gnogbo Étienne et de Digbeu Odette, dans une Côte d’Ivoire encore pleine d’innocence, comme lui. Depuis l’enfance, il avait cette chose rare : une intelligence calme, sans arrogance. Un HPI sans prétention. Il était brillant, oui. Mais il bossait dur. Comme si l’éclat seul ne lui suffisait pas.
Et puis, Nono savait faire rire. Mais pas n’importe comment. Pas comme un clown qu’on applaudit. Non, lui c’était un conteur. Il vous offrait ses histoires comme des bijoux de parole. Kipré mélangeait les vœux et les faits, la fiction et la vérité, avec une aisance divine. Il disait : « si tu veux qu’on te croie, raconte ce qu’on aimerait entendre ou pas… avec sincérité. » Et ça passait. Toujours.
Il avait l’humour en bouche, mais la prière dans le cœur. Pour lui, le spirituel n’était pas un refuge, c’était une boussole. Kipré croyait, profondément, sans faire de bruit. Il ne fumait pas, il ne buvait pas, mais il vibrait. Aux psaumes. Aux notes de Bob Marley. À la poésie de Peter Tosh. La voix dorée de Bailly Spinto. Et surtout, aux voix de ceux qu’il aimait.
Il a traversé la vie avec discrétion.
Trop, peut-être. Tellement discret dans sa générosité qu’on aurait pu croire qu’il n’aidait jamais. Mais dans le secret, il allégeait des fardeaux, il réparait sans bruit, il donnait sans témoin. Il était présent aux obsèques. Présent mais invisible. Jamais aux premiers rangs. Loin des regards, il tendait la main. Il était un philanthrope clandestin.
En 1977, lors des résultats du bac, son nom n’apparaît pas. Stupeur générale. Il était major. Une réclamation est faite par le lycée technique son établissement. Mme Kouassi, la directrice du ministère technique est contactée par le proviseur du Lycée technique qui juge cet échec impossible. On découvre une grosse erreur glissée dans ses notes. Une injustice. Mais Nono ne crie pas. Il ne frappe pas du poing. On lui permet de rentrer à l’Inset pour un Dut d’électro mécanique. Il avance. Un pas après l’autre, porté par ses convictions et par Dieu.
Puis la France. Puis l’excellence. Diplôme d’ingénieur en aéronautique, spécialisation en automobile, puis un troisième cycle à Caen. Les grandes écoles lui tendent les bras.
Les entreprises le courtisent.
La RATP tente de le recruter. Un formulaire lui glisse une demande de nationalité française. Erreur stratégique. Il refuse. Il revient au pays. Car pour lui, on ne change pas de racines comme on change de costume. Il choisit la Côte d’Ivoire, par fidélité, par amour, peut-être aussi par orgueil noble.
Il travaille chez « National » une marque de radio qui le fait partir 2 mois plus tard, en stage au Japon. A son retour, il passe un entretien chez Sitab. Après l’entretien, un poste se créé expressément et spécialement pour la perle que l’établissement de tabac découvre.
Il travaillera pour la SITAB à Bouaké en qualité de directeur technique, puis pour Imperial Tobacco à Dakar, au Tchad, à Paris, à Brazzaville. Kipré fut directeur, formateur, mentor. Il laisse des empreintes dans les entreprises, mais aussi dans les cœurs.
Partout où il est passé, il a élevé sans écraser, il a dirigé sans dominer.
Dessinateur secret, il a croqué les visages de Mandela, de Marley, de Luther King – ses héros. Il rêvait d’une exposition. Mais il est parti avant d’exposer. Peut-être fallait-il que ce soit nous, aujourd’hui, qui exposions sa vie.
Il était sportif aussi : basket, foot, handball. Faisait la passe, jamais le spectacle. Il aimait être là, sans se faire voir. Etait présent comme l’air : essentiel, discret, vital.
Un jour, sur le sentier discret des âmes, Kipré Omer croisa le regard de Fatima Bassanté.
Dès qu’elle le vit, elle sut que c’était lui qui allait lui apprendre à être ce qu’elle est devenue. Il devint son ami puis son maître. Celui qui lui enseigna l’amour, non pas celui qui prend, mais celui qui écoute et s’efface dans la lumière.
Il fut le premier à lui apprendre que parler est parfois inutile, que le silence peut être un sanctuaire. “Si ce que tu t’apprêtes à dire ne porte pas de positivité tais-toi.”
Voilà ce qu’il lui souffla un jour, et elle, dans sa fidélité infinie, se tut. Durant trois décennies, elle apprit à aimer comme lui :
sans bruit, sans égo, sans réclamer. Ils marchaient ensemble, deux lumières cachées sous l’étoffe du quotidien, unis dans une foi discrète, dans l’ombre de Dieu.
Mais le jour est venu. Non pas celui de la fin. Celui du passage. Car Omer ne s’en est pas allé.
Il n’est pas parti.
Il a simplement glissé de l’ombre vers la pleine lumière. A quitté l’opacité des jours pour retrouver le rayonnement éternel. Sur le lit où la vie faisait ses derniers murmures, ils se sont parlé une dernière fois,
mais surtout, ils se sont pardonnés. Ce pardon-là, comme une prière à deux voix, scella leur alliance plus fort que tous les mots.
Le maître aimait dire : “L’acceptation du départ est la plus grande victoire de l’amour. »
Et , Faty son épouse, cette femme de silence et d’offrande, a mené cette victoire jusqu’au bout.
Elle l’a laissé partir en paix, comme on laisse s’envoler une colombe.
Aujourd’hui, il ne parle plus.
Mais il demeure.
Dans l’air.
La lumière.
Dans la prière.
Et dans la mémoire de celle qu’il a élevée sans bruit, et aimée sans jamais en faire une scène.
Le maître, l’ami de Faty, comme dans la chanson de Serge Lama, demeure. Et dans son silence, il enseigne encore.
Il était un époux drôle, discret, déterminé qui assumait ses choix.
En famille, Nono c’était la tendresse en retenue. Il nous aimait, mais avec pudeur. Disait peu, mais il faisait beaucoup. Il était un bon père, un guide tranquille. Parlait peu, mais regardait avec fierté sa fille Alice, installée au Canada, et son fils Emmanuel. Et avec amour Paul Marie. Tous ses enfants portaient le nom de ses sœur et frère. Également Marie Clémence car issu d’une famille recomposée, la paternité ne pouvait pas pour Innocent n’être que de sang. Lui ce fils de cet autre père: le colonel Goulihi Bernard.
Le 2 juillet 2025, à Paris, Nono a quitté cette terre emportant avec lui un morceau de Faty. Mais il ne nous a pas quittés. Il est là, encore, dans nos mémoires, dans les dessins qu’il n’a pas exposés, dans les rires qu’il offrait à table et partout. Dans les silences pleins d’amour qu’il distribuait à ceux qu’il aimait.
Nono, tu es parti comme tu as vécu : sans bruit, sans dettes, sans vanité.
Tu as vécu simplement, mais dignement. Etais un homme complet, un mélange rare de foi, d’intelligence, d’humilité et de pudeur.
Tu avais ce don : faire du silence une présence, et de la discrétion un acte de grandeur.
Aujourd’hui, les mots te pleurent, les cœurs te cherchent, mais l’âme sait où te retrouver.
Dans la lumière.
La paix.
Dans le souffle discret de Dieu.
Nous te portons en prières.
M. ALEX KIPRE
photo:dr
POUVOIRS MAGAZINE

