Etty Macaire: « je les ai sacrifiés »

2 ans

Dans une interview, Etty Macaire, écrivain ivoirien partage sa vision sur la responsabilité des écrivains envers leur pays et leurs lecteurs. Il évoque l’importance de l’engagement littéraire, le rôle crucial des œuvres dans le programme scolaire et les sacrifices consentis pour nourrir sa passion. Ancien président de l’Association des écrivains de Côte d’Ivoire, Macaire souligne également les défis actuels de la littérature. Et les thèmes inexplorés qui méritent d’être mis en lumière. Avec un optimisme prudent, il aborde l’avenir de la littérature en Côte d’Ivoire. Tout en insistant sur le pouvoir des mots pour éveiller les consciences et inspirer la jeunesse.

Vous êtes un auteur reconnu en Côte d’Ivoire. Quelle est la responsabilité d’un écrivain face à son pays et à ses lecteurs ?

La première fonction de l’écrivain, son rôle originel, est de créer et de procurer de l’émotion. Avant tout, il est un artiste, et la vocation principale de l’artiste est la quête du beau. Cependant, il est aussi un produit de la société dans laquelle il vit.

Il ne peut donc pas se mettre en marge des questions qui secouent cette société et son époque. À partir de là, il a la responsabilité d’être une voix et une voie. Sa parole et son silence ont un sens. On ne peut pas vivre dans un milieu sans se sentir concerné par tout ce qui s’y passe. L’œuvre littéraire, tout comme la parole, doit contribuer à faire avancer l’humanité.

Comment évaluez-vous l’impact de vos livres dans le programme scolaire ivoirien ? Pensez-vous que vos écrits ont réellement influencé la jeunesse ?

Chaque année, je sillonne les lycées et collèges pour prononcer des conférences sur l’importance de la lecture et sur mes œuvres au programme. J’ai donc l’occasion d’entendre des témoignages très favorables des enseignants et des élèves.

Mes romans Pour le Bonheur des Miens et Talouable, la Dévoreuse de Livres ont contribué à aiguiser le goût de la lecture chez les apprenants. C’est un impact magnifique, car tout commence par la lecture.

Quant à un livre comme La Geste de Bréké et Djela, il a permis aux jeunes de comprendre que la dignité et l’identité sont essentielles.  Dans la construction d’un peuple et d’une nation.

Vous êtes ancien président de l’Association des écrivains de Côte d’Ivoire. Quelles luttes avez-vous menées pour défendre les droits des auteurs ?

Nous avons travaillé conformément à la mission assignée à l’Association, clairement consignée dans ses textes. Je ne saurais me lancer des fleurs. C’est aux écrivains de dire si les six ans que j’ai passés à la tête de notre Association ont laissé des traces.

Homme de gauche, que pensez-vous des dérives du pouvoir libéral actuel en Côte d’Ivoire ?

Évidemment, je condamne toute dérive, d’où qu’elle vienne, en tant que citoyen et écrivain. Cela n’a rien à voir avec le fait d’être de gauche ou pas. Les valeurs démocratiques et républicaines sont primordiales. Dès lors que ces valeurs sont foulées aux pieds, je ne peux qu’être critique.

Pensez-vous que la littérature doit toujours être engagée ou critique ? Quelles sont les limites, selon vous ?

Le débat sur l’engagement de la littérature ne doit plus avoir lieu. Même s’il n’est pas épuisé, je pense qu’il n’attire plus. Pourquoi ? Parce que l’acte d’écrire est déjà un engagement.

L’engagement est volontaire ou involontaire, mais il est toujours présent. Pour moi, l’écrivain doit rester éveillé ; il est une conscience critique et ne saurait se complaire dans une sorte de narcissisme stérile.

Quels thèmes trouvez-vous inexplorés ou sous-représentés dans la littérature ivoirienne actuelle ?

Je ne parlerai pas de thèmes, mais de genres. Je pense que les genres comme le mythe, l’épopée, la fable et la légende sont encore très peu exploités. La littérature ivoirienne a besoin d’exploiter les genres oraux et les tragédies politiques pour en faire un lieu de réflexion et de remise en question.

En parlant d’exploitation des tragédies politiques, je ne pense pas aux essais, mais à des genres comme le roman, la poésie et le théâtre.

Quels sacrifices avez-vous faits pour devenir l’écrivain que vous êtes aujourd’hui ?

J’ai sacrifié les plaisirs mondains. Je suis un casanier reconnu. En dehors du travail, des événements littéraires et de mes activités littéraires, il est difficile de me rencontrer en ville. Je ne sors pas du tout la nuit. Ni maquis, ni boîte de nuit, ni alcool, ni tabac, ni stade, ni plage. Les plaisirs mondains, je les ai sacrifiés. Je fais de l’écriture une activité quotidienne. J’aurais pu en faire mon métier si les livres se consommaient véritablement dans notre pays.

Quel message aimeriez-vous transmettre à la jeune génération d’écrivains ivoiriens ?

Je leur dirai de lire, de lire et de lire. Si elle lit, elle saura que l’écriture est l’aboutissement de la lecture. Seul celui qui a suffisamment lu peut produire une œuvre de qualité.

Y a-t-il des regrets ou des décisions que vous auriez pris différemment dans votre parcours d’écrivain ou d’enseignant ?

J’ai été un enseignant passionné et admiré par mes élèves. Et je suis un écrivain reconnu. J’ai appris à ne pas me nourrir de regrets.

Quels projets littéraires avez-vous en cours, et comment espérez-vous qu’ils influenceront la société ivoirienne ?

Je suis en train d’écrire un roman qui tire sa sève des questions politiques et écologiques. J’espère qu’il contribuera à ouvrir les yeux sur nous-mêmes en tant qu’Africains et à construire une conscience d’une Afrique forte et digne. Je travaille parallèlement sur des nouvelles et des contes.

Comment envisagez-vous l’avenir de la littérature en Côte d’Ivoire dans les prochaines décennies ?

Je suis optimiste. L’industrie du livre va connaître un dynamisme accru grâce au SILA. Mon inquiétude est la question de la distribution des livres produits. C’est un obstacle sérieux. Quant aux écrivains, le peloton de tête saura faire bonne figure sur le plan international.

En quoi l’évolution de la technologie et des médias sociaux a-t-elle changé la manière dont les écrivains interagissent avec leur public ?

La réponse coule de source. Les médias sont une chance pour les écrivains, qui ont la possibilité d’informer leurs lecteurs en temps réel de la sortie de leurs livres, sans attendre indéfiniment les médias nationaux.

propos recueillis par

HARON LESLIE

photo: dr

POUVOIRS MAGAZINE

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