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Pr Kouadio Jérémie: « Une langue est amenée à disparaître … »

Le 17 juillet dernier, devant la chambre nationale des Rois et chefs traditionnels de Côte d’Ivoire, à Yamoussoukro une conférence a été prononcée autour du thème: « la problématique des langues nationales’. Prononcée par le Professeur Kouadio N’Guessan Jérémie, professeur titulaire en science du langage, doyen pendant près d’une décennie de l’Ufr langue littérature et civilisation de l’université Félix Houphouët-Boigny. Membre de l’Ascad où il est secrétaire d’académie du domaine lettres & sciences humaines, cette conférence a permis de revenir sur l’axiome et la thèse chère au conférencier selon laquelle : »aucun peuple ne peut atteindre son plein développement et son épanouissement en passant par la langue d’autrui’.

Pourquoi avoir choisi la capitale politique, Yamoussoukro pour prononcer cette conférence?

C’est simplement parce que le siège de la chambre nationale des Rois et chefs traditionnels de Côte d’Ivoire s’y trouve. L’autre raison est que la chambre et  l’académie des sciences des arts, des cultures d’Afrique et des Diasporas Africaines (ASCAD sont en pleine période de finalisation d’un accord cadre pour travailler ensemble et « Les us et costumes de la Côte d’Ivoire » sont  le premier sujet que nous allons aborder.

Avant d’engager cette recherche sur les us et coutumes, j’ai trouvé pertinent de livrer des informations sur les langues nationales, leur état aujourd’hui, d’autant que les principaux vecteurs de ces us et coutumes sont les langues nationales.

Le Français que nous parlons fait partie de notre patrimoine. La preuve en est que cette langue est devenue identitaire. Nos cartes d’identité sont rédigées en Français. Il n’est donc pas question, lorsqu’on aborde la problématique des langues nationales d’aller contre le Français. Nous devons, nous adultes et nos enfants également et même davantage, apprendre et maîtriser le français, tout comme il nous faut maîtriser l’Anglais

Pourquoi?

C’est la marche du monde qui l’impose. Nos enfants doivent maîtriser l’Anglais à l’instar des autres enfants du monde. Et ils doivent aussi maitriser le mandarin, le chinois qui est en instance d’envahir le monde,.

Mais en même temps l’on n’a jamais vu jusqu’à ce jour, un peuple de la terre atteindre son plein développement, son épanouissement total à travers la culture et la langue de l’autre. Et surtout en ce qui concerne l’Afrique francophone, dans le mépris et l’ignorance de sa propre culture.

Il se pourrait que dans 200 ans l’Afrique francophone donne l’exemple. C’est possible. Mais au moment où vous m’interviewez il est important de comprendre et maitriser sa propre langue.

Comme l’assistance entendait pour la première fois ces thèses et notions, j’ai commencé par déconstruire certains préjugés liés aux langues africaines et ivoiriennes en particulier.

Quels sont ces préjugés

Le premier d’entre eux est qu’en Afrique il n’y pas de langues, il n’y a que des dialectes. Tout le monde, nous mêmes y compris, le répète. Il se dit un peu partout que les Africains n’ont pas de langues. Il y en a qui vont jusqu’à dire:  » je parle mon ethnie », c’est à dire je parle mon peuple, ce qui est une aberration.

Les langues de Côte d’Ivoire ne sont pas des dialectes. Dialectes de quelles langues? J’ai, pour illustrer mon propos, pris l’exemple de la langue Bété. Le bété de Gagnoa peut être considéré comme un dialecte de la langue bété. Mais je ne peux pas soutenir que le bété est un dialecte du dialecte Bété. C’est une aberration, c’est un non sens.

D’où vient ce préjugé?

Pendant la colonisation, les colons dans leur processus d’aliénation, se sont employés à rabaisser nos langues. Et j’ai donné l’exemple de ce premier instituteur français qui est arrivé à St Louis du Sénégal en 1817 pour ouvrir la première classe de français en Afrique occidentale française.  Il s’appelait Jean Dard. Venu de France après seulement un an d’exercice en France, il rentre dans la classe et comprend qu’il lui faut communiquer avec les petits sénégalais. Il apprend la langue, pousse l’apprentissage jusqu’à rédiger un dictionnaire bilingue de langue Wolof-Français grâce auquel il entame son enseignement bilingue. Bien que soutenu par le Gouverneur de l’époque, il est attaqué par le lobbying colonialiste ambiant qui est monté au créneau, l’a vilipendé, l’a critiqué, à écrit des lettres au ministre des colonies à telle enseigne qu’il a été  obligé de démissionner et de rentrer chez lui.

Mais avant de partir, il a écrit une lettre au ministre des colonies. J’ai montré cette lettre à l’assistance et je vous en partage l’extrait:  »  On est allé jusqu’ à dire que les Noirs en général, n’avaient pour langue qu’une espèce de gloussement, sans règles, sans principes, un jargon presque semblable à celui de l’Orang Outan.  Cela est de la plus grande fausseté. »

On dit aussi que nos langues sont simples. C’est également une aberration. J’ai pris des exemples dans 8 langues de Côte d’Ivoire pour montrer la complexité de nos langues dont les tons sont difficiles à maîtriser. Ces tons permettent d’opposer des mots, et qui ont des fonctions grammaticales. Dans certaines langues du groupe Akan, un sujet peut porter sur deux verbes.

C’est le premier problème ça. Quel est le deuxième problème?

Le deuxième problème est la multiplicité des langues. Or notre pays ne détient pas le monopole du multilinguisme, Le Nigeria, Le Cambodge, le Vietnam, La Chine , l’Inde, le Russie pour ne citer que quelques pays ont des langues multiples.

Et les langues sont différentes fondamentalement. Et l’erreur que commettent bon nombre d’Ivoiriens est de croire que les langues qui peuplent le Pays se sont retrouvées là par hasard et n’entretiennent aucun lien. C’est faux. La rechercher linguistique atteste du contraire. Toutes les langues participent d’une famille qui est le Niger Congo qui part du Bantou jusqu’au Sénégal. C’est à ce grand bloc qu’appartiennent toutes les langues de Côte d’Ivoire qui fonctionnent de la même façon et qui sont toutes des langues à tons.

Un exemple s’il vous plait, de ces similitudes?

Par exemple elles postposent toutes leur déterminant. C’est à dire que l’article est placé après le nom. Ce qui fait qu’on dit « Garçon ce » au lieu de « Ce garçon« . Et nous avons plusieurs autres exemples qui nous forgent et confortent dans notre position. Nous sommes donc sortis d’une même matrice.

 Qu’en faire?

Il faut donc l’enseigner depuis la maternelle jusqu’à l’université dans le but de réduire toutes ces oppositions inutiles et stériles. Quand on fait croire que le Lobi est différent du Bété qui lui n’a rien à voir avec l’Attié etc…. Tout cela ne repose sur rien.

Je fais donc la démonstration devant les chefs traditionnels à partir des exemples linguistiques.

Il y a un autre préjugé, c’est qu’on fait croire que les langues africaines sont pauvres et inaptes à l’expression des concepts scientifiques, linguistiques. On traine cette idée reçue d’une supposée inaptitude à exprimer les concepts. Aucune langue au monde n’est incapable d’exprimer la totalité des besoins de communication du peuple qui la parle. Cela n’existe pas.

Mais ces besoins sont mouvants, ils sont susceptibles de changer…

Bien sûr qu’ils changent et c’est normal. Prenons l’exemple du dictionnaire Français de la période du XVIe siècle, il n’est épais que de 700 pages. 700 pages le même volume que le dictionnaire Français Baoulé que j’ai écrit avec le Professeur Jean-Noël Loukou. Aujourd’hui un dictionnaire français se repartit en une dizaine de volumes.

Que s’est-il passé? Il s’est passé que cette langue a été enrichie des besoins de communication et les grammairiens, les linguistes, tous les corps de métier qui créent un objet et le nomment ont contribué à cet apport. En 1954, quand il s’est agi de nommer  l’ordinateur, le collège de France a été sollicité pour enrichir la langue.

Ce qui n’a pas été le cas de nos langues. On ne peut pas demander à un Dioula de traduire cybercriminalité pour la simple raison qu’il n’est pas préparé à cela. Or nos langues sont capables de créer n’importe quels concepts à partir de leurs propres ressources.

Il suffit de se pencher sur elles, pour les enrichir en les aidant à s’adapter à la situation.  Les langues ivoiriennes sont un fonds culturel important qu’il faut préserver et se garder de perdre.

Au XVIe siècle, l’administration centrale, les Papes, l’élite parlaient latin, le Français était balbutiant et ne contenait pas toutes ces règles et c’est en 1549  que Joachim Du Bellay a écrit « Défense et illustration de la langue française » pour protéger le Français.  et l’écrivain dit ceci: « Pourquoi sommes nous si injustes envers nous-mêmes? Pourquoi courons nous après les langues étrangères comme si nous avons honte d’utiliser la notre. »

On croirait vous entendre….

Mais ce n’est pas moi. C’est Joachim Du Bellay. Une langue ne naît pas spontanément riche, il faut des hommes qui y travaillent à son enrichissement.

On sait tout le travail que vous abattez depuis des décennies, en quoi les têtes couronnées peuvent-elles aider à la sauvegarde de nos langues nationales?

Les Rois et les chefs traditionnels sont repartis sur toute l’étendue du territoire et ils étaient apparemment intéressés par mon propos. Je leur ai même suggéré d’inviter dans leurs régions respectives, les habitants à parler deux ou trois langues dominantes. Ca sera déjà un pas de fait de leur côté.

Nous avons déposé un projet de loi sur la table du gouvernement et je souhaite que les chefs et rois nous aident à faire passer cette loi.

Evidemment on ne peut sauver 60 langues, mais on peut tenter d’en sauver quelques unes par nos travaux, nos productions de sorte que dans 200 ans ou plus quand les Ivoiriens seront à la recherche de leurs instruments de culture, ils s’en servent

Peut on avoir des indices de cette disparition de nos langues?

En 1979 quand j’ai commencé à enseigner, il n’y avait que 2 ou 3 élèves qui ne parlaient pas leur langue dans les groupes en amphi. Aujourd’hui c’est plus de la moitié qui ne comprend aucune langue nationale. Une langue est amenée à disparaitre quand sa jeunesse ne la parle pas.

Interview réalisée par

ALEX KIPRE

POUVOIRS MAGAZINE

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